“Point de vue”, L’Echo, 9.5.2005, p. 38; “Opinion”, La Libre Belgique, 3.6.2005, p. 19
Une des nombreuses pierres d’achoppement entre la télévision publique et la télévision privée tient dans le traitement qu’elles réservent chacune à l’information : la télévision privée, a priori plus portée sur les attentes du téléspectateur que sur la pédagogie, traite, diagnostique-t-on souvent, d’informations plus racoleuses que la télévision publique… la naissance d’un bébé girafe au zoo d’Anvers avant le conflit israélo-palestinien, un record du monde de trimaran avant la situation en Irak. Ce constat est connu. Il est cependant caricatural, et surtout blessant pour la télévision privée, dont le journal parlé n’est tout de même pas fait que de naissances, de mariages, de décès, de faits divers et d’informations sensationnelles : les journalistes politiques travaillant au sein de chaînes privées auraient tout lieu d’être vexés d’une telle réduction de la réalité.
A l’inverse, un journal télévisé de chaîne publique n’est pas une succession cohérente d’informations sélectionnées en fonction de leur intérêt « objectif » : la télévision publique ne vit pas hors du temps ; il n’y aurait aucun sens, d’ailleurs, à ce qu’elle passe sous silence, dans son journal parlé, l’invasion des terrasses de café aux premiers jours du printemps, l’évolution de l’état de santé d’Ernst August de Hanovre ou la rentrée des classes le 1er septembre.
Il est vrai, cependant, que c’est le dosage, et donc l’ordre de priorités réservé à chacune de ces informations, qui crée -qui, à tout le moins, devrait créer- la différence ente la télévision publique et la télévision privée. Or, un certain brouillage semble aujourd’hui s’imposer, qui fait craindre à nombre d’observateurs que, pour se régénérer, la télévision publique n’envisage comme seule perspective que celle de singer la télévision privée.
Ce reproche, qui n’est pas spécifique à la Belgique, est pour une part injuste : on suppose que la télévision publique a pleinement conscience que ce n’est qu’en entretenant sa spécificité propre qu’elle conservera sa légitimité. Le tout, évidemment, est de savoir ce qu’elle en déduit.
Ce n’est pas nécessairement accuser la télé publique de faire le jeu de la télé privée que de noter que de plus en plus, chaque canal de diffusion met toutes les informations sur un pied d’égalité. « Voilà, après ce reportage sur l’odieuse agression dont a été victime un directeur d’école et ce reportage sur cette merveilleuse histoire d’amour entre un dauphin et une baleine, tout autre chose à présent : la situation au Proche-Orient, où un nouvel attentat a fait des dizaines de morts. Après cela, nous passerons à la nouvelle victoire de Justine Hénin-Hardenne, puis à l’adoption d’une petite fille par Johnny Hallyday et son épouse ». Après la mie du pain (la naissance au zoo), la croûte (le Proche-Orient) ? Et après la croûte, restez avec nous : un peu de dessert à la clé (la victoire de Justine, l’adoption de la fille de Johnny) ?
La question qui se pose est la suivante : à mélanger les priorités et à tout mettre sur un pied d’égalité, ne banalise-t-on pas le tragique ? On dira que la critique est facile, que le public apprécie que le journal télévisé soit un pot-pourri de ce qui, a différents égards, est digne d’attention, et non la morne énumération des drames de la journée. L’invocation de « la demande du public », pourtant, est souvent une solution de facilité, une imposture servant à justifier un manque criant d’imagination : cette idée, poussée à l’extrême, revient en effet à dire que le public préfère, pour s’informer, le strip-tease d’une top model à un reportage sur un attentat en Indonésie… puisqu’entre ces deux programmes, le premier recueillera toujours une meilleure audience que le second. Plus concrètement, est-ce démagogie que de se demander si parler plus de vingt minutes du décès de Rainier de Monaco, quand tant de drames jalonnent la planète, n’est pas hors de propos ? Le « conte de fées », le « prince bâtisseur », le « visionnaire », tout cela pour évoquer un roitelet dont les principaux faits d’armes furent d’avoir supprimé les impôts sur son territoire et d’y avoir construit des tours pour parquer le plus de millionnaires possible, est-ce bien sérieux ? N’avons-nous pas perdu tout sens de la mesure en braquant nos regards sur cette minuscule principauté, à l’heure où le peuple tchétchène n’en finit pas de s’asphyxier et où l’Afrique se meurt du sida ? Allons !, dira-t-on, ne soyons pas sentencieux, et ne mélangeons pas tout : ce n’est pas parce que des gens souffrent que l’on ne peut évoquer des choses légères. Il est vrai que s’il fallait attendre qu’il n’y ait plus un seul malheureux sur terre pour nous divertir, nos vies seraient bien sombres. Mais répétons-le : tout est question de dosage. Aussi bien dans le timing réservé aux sujets abordés que dans l’ordre dans lequel ils sont présentés.
Le débat sur les informations traitées au journal télévisé ne se cantonne pas à la question du dosage entre info « légère » et info « sérieuse » : il porte également sur les sujets choisis pour incarner l’info « sérieuse ». Et si, comme c’est souvent le cas, les mêmes sujets « graves » (l’Irak, le Proche-Orient) sont abordés chaque jour, la lassitude ne finit-elle pas par triompher, et les formules convenues sur la « spirale de la violence » ne sonnent-elles pas creux dans nos cervelles ?
Pourquoi, par exemple, ne pas créer une séquence intitulée « ce qui se passe dans le monde », et évoquer, au gré des jours, le vide du pouvoir en Somalie, le conflit au Cachemire, les rapports entre Corée du Nord et Corée du Sud, les modes de gouvernement de pays dont on n’entend jamais parler ? L’objection est prévisible : on ne peut pas parler de tout. Sans doute. Est-ce toutefois une raison pour ne parler de rien ? Comment !, s’indignera-t-on : la situation en Irak, la situation en Israël et en Palestine : est-ce rien que cela ? Non, bien entendu. Mais y a-t-il un sens à mentionner, chaque jour, des attentats en comptabilisant le nombre de morts, en proférant quelques phrases convenues sur les auteurs présumés des crimes, avant de passer à la météo et aux résultats du football ?
Il faut varier les sujets pour entretenir l’intérêt. Comment faire, demandera-t-on, pour varier les sujets « sérieux » ? Le journal télévisé n’est pas un cours de science politique : il vise à informer des faits saillants de la journée ; comment pourrait-il donc passer sous silence un attentat plongeant des dizaines de familles dans le désespoir ? Et pourtant ! La misère et le chaos ne frappent pas uniquement dans les régions évoquées, c’est peu de le dire… A ce sujet, et sans sombrer dans quelque paranoïa déplacée, on est donc en droit de s’interroger sur les raisons qui poussent les médias à privilégier tel lieu de violence au détriment de tel autre.