« Point de vue », L’Echo, 4.6.2004, p. 19 ; « Opinion », La Libre Belgique, 5-6.6.2004, p. 50; extrait publié dans “Le Soir”, 7.6.2004, p. 13
Qu’il soit fan de la mondialisation des échanges ou que la simple évocation du mot « capitalisme » suscite chez lui spasmes de rage et crises d’urticaire, qu’il admire les Etats-Unis pour leurs formidables capacités d’innovation ou qu’il les tienne pour le royaume de l’injustice sociale, chaque citoyen a déjà entendu parler de Michael Moore, et a sa petite idée sur le personnage.
Pourquoi une telle notoriété ? Michael Moore serait-il le seul citoyen américain à porter un regard critique sur son pays ?
Doit-on rappeler que les Etats-Unis ne sont pas peuplés que de texans analphabètes ? Qu’il y existe un fort mouvement intellectuel anti-Bush ? Doit-on citer Noam Chomsky et la longue liste d’intellectuels de gauche qui pensent le pire du président, de son unilatéralisme, de son inculture ? Doit-on rappeler que la plupart des ambassadeurs américains d’Europe, après avoir défendu l’intervention en Irak, répètent à présent qu’ils ont été dupés, que cette guerre était une escroquerie ? Et la véhémence avec laquelle certains parlementaires républicains s’en prennent à la politique de George W. Bush ?
Les Etats-Unis étant parcourus d’innombrables oppositions internes, comment se fait-il donc que ce soit essentiellement la voix de Moore qui parvienne à nos oreilles européennes, comme l’unique porte-flambeau d’une opposition radicale à Bush ?
On invoquera le règne de l’image, les montages bien ficelés qui auront toujours plus de poids que les textes les mieux construits, les hommes de médias qui auront toujours plus d’influence que les hommes de lettres… sans doute ; reste qu’à travers cette focalisation médiatique sur la personne de Michael Moore, s’opère un phénomène étrange, qui est celui de la difficulté croissante de penser le monde sans se référer à une figure emblématique, de préférence divertissante.
Que l’on en juge : soit on déclare « ah, ce Moore, je l’aime bien, il me fait marrer ; il pointe avec courage les problèmes effarants qui se posent dans son pays de dingues, gangrené par un capitalisme qui tourne fou », soit on dit « je ne le supporte pas, c’est un épouvantable manipulateur ; sous ses airs de faux ingénu et avec une incomparable mauvaise foi, il piège, prend à parti et donne des leçons dans un unique souci de promotion personnelle. Faut-il que nous soyons tombés bas pour que les bonnes consciences tombent par millions dans le piège qu’il tend, qui est celui de la facilité, de l’amalgame et de la culture du complot ». Dans les deux cas, on s’exprime politiquement en se positionnant par rapport à un comique.
Un comique, Moore ? Alors qu’il évoque les liens obscurs entre la famille Bush et la famille Ben Laden, les ravages de la vente libre d’armes, les financiers prêts à tout pour assouvir leur soif de profit, leur mépris de l’humain, du social, de l’écologie ? Mais oui, un comique, parce que quelle que soit la justesse de ses dénonciations, il est avant tout un redoutable dialecticien, dont le talent principal est de faire passer ses opinions personnelles pour des vérités définitives, présentant tout point de vue opposé au sien comme étant d’une stupidité et d’un aveuglement sans bornes.
Que sa cause soit juste ou qu’elle ne le soit pas, parler d’une « Amérique de Michael Moore » qui serait l’exacte opposée de l’Amérique de Bush est donc blessant pour les citoyens américains qui ne se retrouvent pas dans la politique de leur gouvernement, mais qui ne se retrouvent pas davantage dans les incantations souvent démagogiques de Moore – pour ne citer qu’un exemple, retenons la sortie de notre homme au festival de Cannes lorsque, clamant sa solidarité avec les intermittents du spectacle, il s’enflamma : « le travail c’est un droit ; un salaire minimum c’est un droit de l’homme »… quelques mots qui, comme on dit, ne mangent pas de pain, mais qui sous-entendaient que la France bafouait ces évidences… ce que même les opposants les plus zélés du fatigué Raffarin ne songèrent jamais à lui reprocher.
Que l’on s’entende bien : Moore divague parfois, c’est un personnage truculent, c’est son charme. On ne s’énervera donc pas de cette envolée lyrique qui, à défaut d’être courageuse, était sympathique. On s’étonnera par contre de l’accueil « sérieux » qui fut réservé à un tel lieu commun : applaudissements, vivats solennels… comme si Moore, tel le général de Gaulle de 1940, venait de se dresser avec bravoure face à une déferlante dévastatrice. Alors que lui-même s’en défend : « je suis un clown », répète-t-il.
Le barbu à casquette le plus célèbre de la planète n’a jamais prétendu à rien d’autre qu’éveiller les consciences par le biais de l’humour. C’est un chansonnier, un « faiseur d’émotions » (ce qui n’a bien sûr rien de péjoratif) qui use des tactiques hollywoodiennes pour faire rire et pleurer à sa guise, et mener le spectateur à partager son point de vue. Rien de plus, rien de moins.
L’air solennel qu’il est de bon ton d’afficher après avoir vu ses films surprend donc : l’esprit critique, valeur si chère à notre société, semble s’évaporer devant ses démonstrations. Certes, il parle de choses très graves, très inquiétantes, et il a raison d’en parler. Mais il ne les a pas révélées : il ne débusque pas des scandales cachés ; il les enrobe avec talent. Il n’est donc pas l’homme providentiel, mais simplement un très bon réalisateur de cinéma. Pour le dire autrement, sans lui, nous aurions tout de même découvert les aberrations et les scandales de la politique de Bush
Etonnants emballements médiatiques, qui semblent occulter cette évidence tant Moore est sacralisé.