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Abolissons les faits divers!

septembre 2006

“Opinion”, La Libre Belgique, 23-24.9.2006, p. 41; “Médias”, L’Echo, 23-25.9.2006, p. 15

Le triomphe du fait divers dans les médias n’est plus à prouver, et a déjà fait l’objet de quantité d’analyses. Qu’un chien fou qui a mordu quinze passants dans une rue commerçante soit mentionné en priorité, parfois même avant tout autre événement national ou international, ne surprend même plus.

Il fut un temps, pourtant, où la presse n’évoquait jamais les faits divers, un autre ensuite où ils n’occupaient qu’une toute petite place dans les journaux.

Que s’est-il donc passé ? Comment expliquer ce paradoxe -désormais connu- qui veut que plus les informations circulent à l’échelle mondiale, plus nous sommes informés de la chaudière qui a explosé au coin de notre rue ?

Au-delà de l’explication selon laquelle la mondialisation angoisse, et incite, par les horizons d’apparence infinie qu’elle ouvre, à se replier à une échelle plus humaine, sans doute un certain pragmatisme journalistique explique-t-il également cet état de fait : les dépêches d’agences de presse pleuvant chaque jour par milliers, il faut bien opérer une sélection. Or, chaque information étant sujette à interprétation, au moins le fait divers présente-t-il le mérite de constituer une information brute, « prédigérée » : telle personne a connu tel type de désagrément, point final. Pas d’enquête à mener (c’est le travail de la justice), pas d’interprétation à donner (les faits se suffisent à eux-mêmes), quelques riverains, éventuellement, à interroger (simulacre de journalisme de terrain)… et vite lu, vite tapé ; emballé, c’est pesé.

Il y a peu d’autres explications à ce phénomène, tant les faits divers ne recèlent, à proprement parler, aucun intérêt. On reprochera à ce jugement d’être péremptoire, on dira que ce qui est fascinant pour les uns est insignifiant pour les autres, que tout est une question de goût et de sensibilité… certes ; il existe néanmoins des critères objectifs qui permettent de déterminer si un sujet est digne ou non de figurer dans un journal télévisé : personne ne songerait, par exemple, à consacrer un reportage à la célébration des 92 printemps d’une vieille dame, dès lors que celle-ci n’a rien fait ou dit de particulier.

On rétorquera que la mention d’un pitbull fou a vocation à attirer l’attention des gens, et éventuellement des pouvoirs publics, sur le danger que peut représenter ce type de chien, ainsi que sur les mesures à prendre pour éviter des accidents futurs. Mais cet argument est-il suffisant ? Evoquerait-on la mésaventure d’un citoyen qui se serait fracassé le crâne contre un réverbère, pour souligner à quel point il est important de regarder devant soi quand on marche ? Soyons sérieux ! Soyons-le d’autant que chacun sait bien qu’il y a des modes journalistiques dans la sélection des faits divers ; un même incendie fera l’objet d’un battage médiatique un jour, et ne suscitera aucune réaction une semaine plus tard, tout simplement parce qu’il existe des critères de sélection fluctuants. Quant à savoir pourquoi tel sujet est à la mode à tel moment et pas à tel autre, cela relève essentiellement du hasard… lequel naît, le plus souvent, d’un fait divers particulièrement impressionnant. Du serpent qui se mord la queue.

Le fait divers, d’une manière plus générale, a le mérite de susciter des réactions unanimes, et par là, de cimenter le lien social : vous avez entendu cette histoire ? Mon Dieu comme c’est horrible ! Qu’entend-on de nos jours, vraiment ! C’est invraisemblable !… Aucun débat nécessaire, aucune polémique de rigueur : de l’indignation pure, de l’étonnement brut. Et pas de réflexion.

Quand on parle de politique, il faut réfléchir : crois-je cet élu ?, ne le crois-je pas ?; quand on parle de crises internationales également : de quel bord me sens-je le plus proche ?; comprends-je les Palestiniens ?, les Israéliens ?, les deux ?, comment concilier des intérêts contradictoires ? Il n’est pas dit, bien évidemment, que chaque opinion repose sur une observation parcimonieuse des faits ; des préjugés interfèrent souvent dans la construction d’une conviction, mais au moins n’y a-t-il pas, pour ces sujets, d’unanimisme. Tandis que pour les faits divers, le malheureux qui aura l’audace de les relativiser -en les recadrant historiquement, par exemple- se verra le plus souvent accuser d’insensibilité, voire d’autisme aux malheurs des temps.

La question est donc la suivante : a-t-on vraiment envie que les informations se réduisent à une succession de données nous forçant, littéralement, à réagir et à penser d’une manière déterminée ?

Ne l’oublions pas : la répétition en boucle des faits divers prouve, plus qu’une supposée aggravation de la violence, que nous vivons dans une société démocratique, qui laisse exhiber ses défauts : on ne parle pas des faits divers dans les dictatures, puisque ceux-ci constituent une faille du système social.

Ce constat, enfin, ne serait pas si grave si le pouvoir médiatique n’avait pas pris des proportions telles que beaucoup de candidats aux élections, dépassés par la vague, ne parlaient pas en boucle des problèmes d’insécurité, comme s’il s’agissait de l’unique préoccupation de tous… alors qu’il s’agit à maints égards d’un signe de frénésie médiatique.

Le phénomène a d’ailleurs pris une ampleur telle que l’auteur de ces lignes connaît d’avance les réactions que suscitera son article : blabla d’intellectuel coupé des réalités, sous-estimation invraisemblable d’actes de délinquance que nul ne songe à nier, etc.

Et pourtant ! Rien ne permet d’affirmer que les rues actuelles sont plus dangereuses que jadis, bien au contraire… ce qui, bien évidemment, ne signifie pas qu’il ne faille rien faire pour lutter contre la délinquance. Sinon, peut-être, rester calme.