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Cinq questions sur les émeutes en France

novembre 2005

“Opinion”, La Libre Belgique, 5-6.11.2005, p. 14; “Point de vue”, L’Echo, 5-7.11.2005, p. 40

Les récentes émeutes dans les banlieues françaises soulèvent quelques questions intéressantes.

Première question, toute simple : les médias doivent-ils parler de ces émeutes ? La question surprendra, tant il est entendu que nous vivons dans une société de l’information, et qu’il n’y aurait aucun sens à passer sous silence un mouvement assurément emblématique. Devoir sacré d’information, droit absolu du public d’être tenu au courant de ce qui se passe dans une démocratie : ces leitmotivs se comprennent fort bien, mais s’opposent à l’argument selon lequel, en fait de devoir sacré d’information, nous assistons plutôt à une déplorable recherche du sensationnel, un goût malsain pour l’image forte, une fascination pour l’esthétique de la guérilla urbaine. L’idée : en diffusant des images de voitures en flammes, les journalistes tomberaient dans le piège posé par les casseurs, lesquels savent pertinemment bien qu’en brûlant un nombre suffisant de voitures, ils augmentent leurs chances de voir leurs exploits diffusés à la télévision. Or, quel sentiment plus grisant, pour un casseur, que de voir ses méfaits évoqués au journal télévisé ?

Deuxième question : ces émeutes sont-elles politiques ? Elles le sont dans la mesure où elles ont vocation à influer sur le cours des choses ; elles ne le sont pas si, par politique, on entend velléité d’accession au pouvoir. Il est symptomatique qu’il n’ait traversé l’idée d’aucun révolté d’organiser un sitting devant un lieu de pouvoir (Assemblée nationale, Elysée ou Matignon)… et puis on aurait pu penser a priori qu’au lieu de brûler les voitures de leurs voisins, les casseurs auraient préféré brûler les voitures des beaux quartiers, ou frapper un grand coup comme, par exemple, envahir un plateau d’émission people, pour kidnapper Thierry Ardisson ou molester Marc-Olivier Fogiel, avec ce message en filigranes : « nous sommes exaspérés par le temps que vos émissions consacrent à des starlettes sans intérêt quand tant de problèmes sociaux se posent dans ce pays ; nous en avons assez d’être sous-représentés dans les médias, et nous exigeons un droit de parole qui soit plus conséquent que de simples descriptions convenues de la vie dans nos quartiers ». Ces manœuvres eussent été, assurément, plus politiques.

Troisième question : le traitement journalistique de ces émeutes est-il politique ? Si, par « traitement politique », on entend traitement partial, guidé par des motivations politiques, le fait est que chacun estime que sa propre vision des événements est sous-représentée au sein du canal médiatique. Les tenants du dialogue, d’abord, estiment que les médias ne laissent pas leur chance aux « jeunes des quartiers », qu’on les présente systématiquement comme des délinquants, qu’ils sont filmés comme des bêtes dans un zoo, et que l’on encourage, ce faisant, ce qu’on prétend décrire, à savoir une rage induite par la conscience d’exister uniquement par ses méfaits ; les tenants de la répression, ensuite, critiquent une certaine « bonne conscience » journalistique, qui transforme les délinquants en victimes, les policiers en provocateurs, les actes de violence en appels à l’aide, l’impardonnable en légitime. Chacun, en somme, dénonce le traitement irresponsable de ces émeutes.

Quatrième question : les réponses apportées par le discours politique sont-elles adaptées ? La réponse tombe, implacable : non, bien sûr que non ! Ce constat n’implique toutefois pas une dénonciation facile des élus. On rigole, bien entendu, quand on entend un journaliste dire : « malgré les appels au calme de Jacques Chirac, les émeutes ont repris de plus belle »… pense-t-on sérieusement que Jacques Chirac, au pouvoir depuis plus de dix ans, ait ne fût-ce qu’un pouce d’autorité sur les meneurs de la révolte ? Croit-on une seconde qu’en apprenant que le chef de l’Etat en appelle à l’apaisement, les brûleurs de voitures se diront, soudainement calmés : « bon, voyons les choses en face : Chirac a raison ; nous sommes allés trop loin ; arrêtons tout et rentrons chez nous » ? Et que dire des discours agressifs, bêtement répressifs, sur le mode « ces voyous nous cherchent, ils vont nous trouver », sinon qu’ils ne font qu’exciter le mal qu’ils prétendent dompter ?… D’autre part, les discours compatissants, un brin paternalistes, sur le mode « nous leur devons le respect ; nous n’avons pas su leur offrir de perspectives, alors écoutons leur angoisse » ne calme pas davantage les révoltés, qui ont tendance à y voir la main tendue par le faible, entretenant par là l’illusion de leur propre position de force. On a l’impression, à cet égard, que chaque bord, à défaut de trouver les mots qui parlent aux émeutiers, s’adresse à son propre électorat. Chacun s’accorde à dire, en tout cas, que « les leçons du 21 avril 2002 n’ont pas été tirées », que « ça ne peut plus durer », qu’il faut « prendre des mesures », « maintenant », « tout de suite », « sans plus attendre ». Lesquelles ? C’est bien là le problème !… Il faut, pour résumer, « éviter les mesures trop répressives » tout en « étant fermes dans la forme » ; être « à l’écoute » tout en étant « inflexible »… bref, une espèce de consensus petit-bourgeois, de bon sens mièvre dont on peine à comprendre les implications concrètes. Sans doute les hommes politiques ne sont-ils pas personnellement responsables de cette situation, mais plutôt la mécanique globale du discours public, qui impose désormais de ratisser le plus large possible, en adoptant donc une part de la dialectique de l’adversaire.

Cinquième question : le discours journalistique est-il adapté aux événements ? La répétition compulsive de la formule « les jeunes des quartiers », par exemple, n’est-elle pas terriblement emblématique ? Etranges modes, tout de même : l’expression « jeunes des banlieues » est devenue démodée, presque méprisante… alors que la formule « jeunes des quartiers » connaît une popularité inédite. On imagine que dire « les banlieues » englobait toutes les banlieues, et les stigmatisait donc, alors que dire « les quartiers » ne semble viser que les quartiers difficiles. Curieuses habitudes de langage ! Sans compter l’emploi, absurde et répété, du mot « jeunes ». On a autrefois moqué Chevènement avec ses « sauvageons », le général de Gaulle avec sa « chienlit » ; on se méfie donc à présent des formules trop dénigrantes. On n’ose pas parler d’ « insurgés » (le mot est trop solennel), pas plus que de « révoltés » (le mot est trop noble) ou de « voyous » (le mot est trop péjoratif)… on parle donc de « jeunes », ce qui est parfaitement stupide : quantité de jeunes, à commencer par les enfants, n’ont rien à voir avec les catégories décrites. Si, dès lors, des mots sujets à caution connaissent un tel succès par pur conformisme, on imagine que la manière globale de traiter les émeutes ne doit pas être elle-même exempte d’un certain conformisme…