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Comment peut-on être texan?

novembre 2004

“Point de vue”, L’Echo, 6-8.11.2004, p. 36

Ainsi donc, Bush est réélu. Parmi les nombreux éditoriaux affligés parus dans la presse européenne, qui déplorent tour à tour le fossé qui nous sépare de plus en plus des Etats-Unis, l’unilatéralisme de l’administration républicaine, la religion qui occupe, outre-Atlantique, une place plus importante que chez nous, quelques observateurs, soucieux sans doute de se démarquer, ou mus par le souci de penser loin de la vague dominante, se réjouissent de cette réélection. Ils sont rares, mais tenaces. Je vous livre ainsi l’e-mail stupéfiant que j’ai découvert dans ma « boîte de réception » le matin du 4 novembre, écrit par un « bushiste » convaincu : « Bush est à nouveau en selle. Nous allons vers quatre années fascinantes. Les Etats-Unis vont écrire l’histoire. Le Moyen Orient peut conserver un espoir. Les droits de l’homme, la démocratie, la prospérité vont cesser d’être une abstraction pour ces centaines de millions de gens qui vivent en prison. (…) Dans quatre ans, vous reconnaîtrez que vous aviez tort de ne pas croire en Bush. Nous partirons un jour passer nos vacances en Irak avec nos familles et vous me paierez le ticket pour vous faire pardonner ». On comprend sans doute la véhémence du propos par la force d’adversité qu’il a à soulever, et il n’est bien sûr pas mauvais que, dans les concerts unanimes, subsistent quelques voix discordantes qui, pour se faire entendre, sont obligées d’élever le ton. Il n’empêche que la certitude de cet envoi laisse pantois : un tel enthousiasme pro-américain subjugue après les milliers de morts de la campagne d’Irak, après les vols de tonnes d’explosifs, après les terroristes qui pullulent dans cette région que l’intervention américaine était supposée pacifier. On entend déjà le leitmotiv : « les Etats-Unis, mus par leur mission civilisatrice, ne pensent qu’à exporter la démocratie dans des régions où, sans eux, elle n’aurait jamais été instaurée. Il faut laisser du temps au temps, et admettre l’existence de quelques ratés. Aucun dessein ambitieux ne s’opère sans heurts ».

Il est vrai qu’aux débuts de la guerre d’Irak, on pouvait s’énerver d’une certaine mauvaise foi anti-américaine : beaucoup de pacifistes ne virent qu’appât du gain et course au profit dans des opérations militaires qui avaient été conçues par des idéologues, et non des hommes d’affaires. Rappelons grosso modo la logique de ces idéologues : une fois que les Irakiens auraient découvert avec bonheur les joies de la démocratie et de la société de consommation, les citoyens des pays voisins, comme les Syriens ou les Saoudiens, constatant les indiscutables avantages de ce mode de vie par rapport aux ténèbres de la dictature, se seraient ligués contre leurs gouvernants, et auraient à leur tour fait basculer leur pays dans le camp de la liberté. S’en seraient ensuite suivis des pays plus lointains, comme la Corée du Nord, où les Etats-Unis, si le besoin s’en était fait sentir, auraient été prêts à prêter main forte pour instaurer la démocratie. Un jeu de dominos vertueux, en somme.

Cette vision idyllique a vécu, et bien vécu : les mensonges des services secrets américains, l’absence d’armes de destruction massive en Irak, le peu de cas fait de la Corée du Nord et de l’Arabie Saoudite, la méconnaissance manifeste de la sociologie irakienne, les mouvements de résistance qui semblèrent surprendre les autorités américaines, tous ces éléments éloignent inexorablement la perspective de l’éden tant promis qui aurait vu l’humanité, comblée par les bienfaits de la consommation et enfin à l’abri des menaces terroristes grâce à l’action efficace des Américains, se prosterner de gratitude devant le vertueux empire de la liberté.

Quelques remarques, cependant, pour ne pas s’aveugler de rage contre le « démon américain ». Primo, les Européens semblent en vouloir aux Etats-Unis de ne pas leur ressembler. Nous ne comprenons pas comment John Kerry, un homme manifestement plus intelligent, plus subtil, plus nuancé, plus réfléchi, plus compréhensif du reste du monde, plus sensible au sort des déshérités, pourquoi cet homme-là n’a pas séduit les électeurs. Tombent alors les sentences : « les Américains sont des imbéciles », « des arriérés réactionnaires ». L’incompréhension est telle que l’on a même entendu, au soir du 3 novembre, des commentateurs expliquer qu’« une majorité d’Américains étaient atterrés par cette réélection »… alors que, précisément, une majorité d’Américains venaient d’élire Bush, avec plus de 3 millions de voix de préférence. Allez comprendre. Secundo, avouons-le, l’Europe semble vexée de ne plus constituer une sphère stratégique aux yeux des Etats-Unis. Depuis la fin de la guerre froide, elle ne constitue plus l’enjeu qu’elle fut pendant tant d’années, si bien que les critiques d’arrogance qu’elle formule à l’encontre des Etats-Unis ressemblent souvent à de l’orgueil blessé. Il est, en outre, toujours difficile de demander d’être respecté à un interlocuteur que l’on ne respecte pas. Tertio, on a du mal à comprendre pourquoi les insultes faites à Bush, tour à tour gratifié de « tyran », de « fasciste », de « dangereux liberticide », de « fou de Dieu », ne visent pas les grands philanthropes que sont Kim Sung Il, Bachar Al-Assad ou Fahd Bin Abdulaziz Al Saoud. On dira que la Corée du Nord, la Syrie et l’Arabie Saoudite n’ont pas le pouvoir mondial des Etats-Unis, et c’est exact. Mais si l’on accepte de faire abstraction des pouvoirs d’influence de ces pays et si l’on consent à raisonner en termes de stricte politique intérieure, il faut bien admettre que Bush, contrairement à ces derniers, a été réélu -et de loin- en respectant parfaitement les règles démocratiques. La chose est dure à admettre, elle n’est guère réjouissante, mais elle est incontestable. Si bien que la déplorer peut être parfaitement légitime, mais que ne pas reconnaître à Bush les mérites de démocrate relève de la plus exemplaire mauvaise foi.