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Déchiffrons les chiffres!

juin 2004

Contribution à la série d’été de La Libre Belgique sur le thème : “Du mauvais usage des chiffres dans les médias”, 28.6.2004, p. 20

« Les chiffres, on leur fait dire ce qu’on veut ». Qui a déjà suivi un débat télévisé ne peut manquer de sourire à cet instant inéluctable où l’un des intervenants, en butte à un contradicteur sortant de sa poche un petit feuillet plein de chiffres et statistiques, clame haut et fort qu’il refuse d’écouter ces chiffres, qu’ils sont certainement manipulés, que leur signification est douteuse, leur source discutable, leur intérêt nul. « J’ai les chiffres ! », « eh bien gardez-les » : le prototype de l’échange contradictoire lors d’un débat télévisé.

Dans un monde changeant, où même le sens des mots fait désormais l’objet de débats interminables (qu’est-ce qu’un expert ?, qu’est-ce que le progrès ?, qu’est-ce que le capitalisme ?), les chiffres constituent l’une des ultimes réminiscences du sacré : personne ne nie que deux et deux font quatre, ni que l’on ne peut dépenser plus que ce dont l’on dispose (à moins, bien sûr, de s’endetter). Des vérités simples, incontestables. Mais c’est précisément ici que les problèmes commencent : s’ils sont vecteurs d’évidence, ne faut-il pas se méfier des chiffres ? Ne sont-ils pas, à l’heure du scepticisme généralisé, en porte-à-faux avec l’esprit du temps ? L’ « évidence chiffrée » n’est-elle pas un concept propice à tous les excès ? Se parer de l’évidence, n’est-ce pas refuser par principe la contradiction ? Et puis d’où viennent les chiffres ? Quel organisme les a diffusés ? Sont-ils véritablement indiscutables ? Comparent-ils des données comparables ?

Cela dépend des cas, bien sûr. Mais le débat est sans fin. Prenons l’exemple de la Sécurité sociale, institution à l’évocation de laquelle les chiffres sont capitaux. A son propos s’affrontent deux conceptions antagonistes – d’un côté : « le niveau des charges sociales est arrivé à saturation, le déficit du système global n’a jamais été aussi grand, les chiffres, cruels, sont là, et il faudrait être fou ou d’une mauvaise foi scandaleuse pour nier l’évidence » ; de l’autre : « depuis que le système existe, ses opposants disent qu’il fonce droit dans le mur, que ses finances ne sont pas en équilibre, que son déficit est structurel. Cette litanie ne doit pas tromper les véritables défenseurs du système : le déficit est une invention réactionnaire destinée à mener une politique anti-sociale ».

Les chiffres, on le voit, sont invoqués ou réfutés en fonction du point de vue défendu. En la matière, deux écueils existent, aussi dangereux l’un que l’autre : le premier consiste à discréditer par principe toute personne se targuant d’un chiffre pour étayer sa démonstration – il est assurément démagogique de s’en prendre aux experts au simple motif qu’ils sont des experts; le second écueil consiste à s’accrocher à ses chiffres comme un enfant aux jambes de sa mère : présenter des statistiques, des organigrammes et des tableaux comparatifs procède, si cela est fait sans réflexion, sans souci pédagogique, sans écoute attentive des arguments sceptiques, d’un « intégrisme du chiffre » fort discutable.

Il est en effet peu contestable que parfois, les chiffres sont manipulés : on a connu des gouvernements diminuant artificiellement le nombre de chômeurs par l’exclusion de leur décompte des catégories entières d’allocataires sociaux. De même, certains chiffres sont sujets à caution : comme l’expliquait récemment une démographe à propos des décomptes statistiques de l’immigration, « il y a trente-six manières de compter. L’Institut national de la statistique et des études économiques dit une chose, le Haut Conseil pour l’intégration en dit une autre, le rapport annuel rédigé par la Direction de la population et des migrations en dit une troisième, le ministère de l’Intérieur une quatrième… personne n’est d’accord ». Dans le même ordre d’idées, lorsque le gouvernement français se targue d’avoir « sauvé 12.000 vies » grâce à un programme efficace de prévention routière (au titre que les routes ont tué 12.000 de personnes de moins en 2003 qu’en 2002), un certain scepticisme est possible : depuis quand le fait de ne pas mourir suffit-il pour être « sauvé par le gouvernement » ? Ne s’agit-il pas là d’une « dérive statistique » inquiétante ?

La véritable question est celle de la « force psychologique » du chiffre. Lorsqu’un éditorialiste écrit : « chaque Français, quels que soient son âge ou sa condition, est théoriquement endetté de 16 000 euros. On devrait, sur les registres d’état civil, devant chaque déclaration de naissance, inscrire : doit 16 000 € ; aura à payer chaque année 480 € d’intérêts », comment le lecteur réagit-il ? Selon ses convictions, il en appellera à une prise de conscience généralisée… ou il moquera ce qu’il qualifiera de piteuse tentative d’effrayer la population par des démonstrations chiffrées à la signification discutable.

Les chiffres ne dénouent donc pas les débats publics : s’ils offrent à ceux qui s’en réclament des atours de légitimité, ils constituent dans le même temps des boucs-émissaires parfaits pour des contradicteurs en mal d’arguments : quand une démonstration chiffrée est évidente, il est toujours facile de déclarer « refuser la logique comptable », pour lui préférer une logique « humaine, loin des chiffres » – propos déroutant pour qui sait que les chiffres ne sont pas mauvais en soi : tout dépend de ceux que l’on sélectionne, et de la manière dont on les interprète.