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Dilution du lien social, vraiment?

mars 2006

“Opinion”, La Libre Belgique, 11-12.3.2006, p. 35

Si les historiens du futur se piquent un jour de s’intéresser aux lieux communs de l’époque que nous vivons, sans doute l’expression «dilution du lien social» fera-t-elle leurs délices: rarement une formule creuse, fausse de surcroît, aura-t-elle connu un tel succès. Nul doute qu’avec la sempiternelle «perte des repères», elle figure au haut de la liste des tournures sans fondement.

Comment définir cette fameuse dilution du lien social? On l’évoque, grosso modo, pour affirmer que les hommes ne vivent plus véritablement ensemble. La collectivité humaine ne serait plus qu’un amas d’êtres vivants passant le temps comme ils le peuvent sur la croûte terrestre, ne se connaissant plus entre eux, repliés sur leurs petits milieux, dans leurs petites vies, occupés pour l’essentiel, en Occident en tout cas, à faire prospérer leur patrimoine privé, occupation qui, il y a quelques générations encore, eût semblé parfaitement incongrue. Une descente dans les enfers du matérialisme, du court terme, de l’appât du gain, du mépris de l’idéal, de la méfiance à l’égard du collectif. Un monde triste, pauvre dans ses intentions, obnubilé par la consommation et par la jouissance immédiate, occultant les questions fondamentales que les sociétés ont pourtant toujours cherché à résoudre: le sens de la vie, le rapport à l’autre, la mort.

Plus concrètement, par «dilution du lien social», on entend souvent injustice sociale et manque de solidarité. Ces tares -qu’il serait bien sûr absurde de nier- ne sont toutefois pas pires aujourd’hui qu’hier: l’Ancien Régime, le Moyen Age, ne furent pas véritablement des temps de justice, d’égalité et de fraternité entre les hommes. Et puis, comment parler de lien social des temps anciens quand on se souvient qu’au début des années 1920 (soit il y a à peine 3 générations), les habitants de certains villages bretons reculés n’étaient même pas au courant qu’une guerre mondiale venait d’avoir lieu? Et que quelques décennies plus tôt, un grand nombre de citoyens français ignoraient s’ils vivaient en république ou en monarchie? Etonnant, quand on se souvient que par «lien social», on entend en général «bien vivre ensemble»…

On opposera alors l’image d’Epinal de la vie sociale de jadis: le facteur, la boulangère, le boucher, l’instituteur… tout ce petit monde se connaissant comme sa poche, vivant entre soi, commentant allégrement le moindre geste de l’un d’entre eux, loin de la barbarie moderne et de son lot de solitudes. Un tableau idyllique, qui fait cependant l’impasse sur le formidable cloisonnement social de jadis, qui aurait rendu le concept même de «lien social» parfaitement abscons aux penseurs de l’époque: les barrières entre classes sociales étant alors bien plus étanches qu’aujourd’hui, si bien que chaque catégorie voyait l’autre comme un monde d’étrangeté exotique, presque comme une masse de bêtes curieuses.

Pourquoi, alors, parle-t-on tant de « dilution du lien social» ? Sans doute, à l’évocation de cette formule, vise-t-on l’ennui de la société: les sociétés qui s’ennuient se disent toujours assoiffées de lien social; les autres n’entendent même pas ce concept.

Les tranchées de la Première Guerre mondiale, en effet, constituèrent, dans toute leur horreur, un summum de lien social: des soldats vivant entassés les uns sur les autres pendant des années… et donc obligés de vivre ensemble; des familles craintives restées au pays, désireuses de partager leur angoisse… et donc de parler ensemble; des femmes inquiètes, obligées de travailler… et donc de rencontrer d’autres personnes; toutes les classes sociales unies dans un désir commun de gagner la guerre… et donc dans un partage d’émotions communes.

Il fut certains historiens pour suggérer que l’attrait que suscita la guerre de 1914 à ses débuts (beaucoup de soldats étant partis au front, rappelons-le, «la fleur au bout du fusil ») s’expliquait par un désir ardent de lien social, les jeunes gens de l’époque éprouvant un profond dégoût pour la vie qui les attendait: se divertir, s’enrichir… et après? Une soif prononcée de lyrisme, l’envie d’en découdre, le besoin qu’à tout prix, il se passe quelque chose… tout cela expliqua l’engouement que suscita le conflit à ses premières heures, bien avant -évidemment- que son ampleur sanguinaire ne se fasse jour, et que les indescriptibles souffrances qu’il allait charrier n’occultent l’enthousiasme initial.

Le besoin de transcendance explique également l’exaspération que suscita la démocratie parlementaire bourgeoise dans le courant des années 1930: beaucoup reprochaient à ce régime sa fadeur, sa tiédeur, sa tempérance sinistre, son manque de panache… si bien que, si l’on avait dit alors à un jeune homme assoiffé d’idéal de l’époque que ses arrière-petits-enfants considéreraient, en 2006, la démocratie parlementaire comme l’aboutissement suprême du progrès et du «bien-vivre ensemble», il se serait certainement arraché les cheveux.

La soif de lien social est donc parfaitement légitime. Gardons toutefois à l’esprit ce que peut englober ce concept, et surtout cessons de croire qu’il se dilue: les événements culturels, les dîners entre amis, la chance de rencontrer des gens d’un autre milieu que le sien n’ont probablement jamais été aussi nombreux qu’aujourd’hui.