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Etrange ségolisme…

juin 2006

“Opinion”, La Libre Belgique, 16.6.2006, p. 32 – repris dans Courrier International n° 816 du 22 au 28.6.2006, p. p.12

La soudaine popularité de Ségolène Royal, telle qu’en témoignent de nombreux récents sondages, est singulière à plus d’un égard.

Elle relance tout d’abord la question des fondements mêmes des sondages : traduisent-ils l’esprit d’une opinion publique qui, sans eux, ne pourrait faire entendre sa voix qu’au moment des élections, ou ne font-ils qu’offrir des contours de légitimité à des partis-pris médiatiques ? On notera par exemple qu’une chaîne de télévision rend rarement -pour ne pas dire jamais- compte d’un sondage faisant état de ses piètres taux d’audience. Mais soit. Pour éviter de nous voir accuser de procès d’intention, posons que les sondages traduisent véritablement le pouls de l’opinion publique. Sans perdre de vue, évidemment, que ladite opinion est pour une grande part forgée par les médias. Ce qui ne signifie pas qu’il y ait manipulation des esprits, mais plutôt perméabilité des esprits au propos médiatique – ce dont il n’y a pas en soi lieu de se plaindre, à moins de sombrer dans quelque paranoïa mal placée.

Dès lors qu’on admet donc que Ségolène Royal n’est pas qu’une créature médiatique (on sait maintenant qu’un pur matraquage ne suffit pas à créer la popularité), penchons-nous sur la nature de sa popularité.

Cette popularité semble symptomatique de la suppression du discours politique auquel nous sommes habitués depuis plusieurs années, mais ce constat n’est pas pour autant amer ou pessimiste.

On accuse depuis longtemps le discours politique de n’être qu’une succession de slogans… mais à bien y réfléchir, c’est la règle du jeu politique depuis toujours que de résumer son propos, de grossir les traits et de refuser tout mérite à l’adversaire. Dans la Grèce antique déjà, le débat politique obéissait à ces règles.

Ce n’est donc pas de cela qu’il est question à l’évocation de la suppression du discours politique, mais plutôt d’un phénomène entamé lors de la campagne pour les élections présidentielles de 2002 : à l’époque, chaque parti s’est contenté d’un leitmotiv unique, répété sans cesse et supposé se suffire à lui-même : « sauvegarder le régime de protection sociale » pour les uns, « adapter la France aux contraintes économiques du troisième millénaire » pour les autres, « replacer l’humain au cœur de toute chose » pour d’autres encore… une série de slogans généraux, de bannières plus ou moins floues derrière lesquelles les électeurs se regroupaient par affinités.

Aujourd’hui, nous sommes en train de passer au stade ultérieur de cette logique.

Nous connaissions, depuis quelques années déjà, le champion incontesté de la droite, Nicolas Sarkozy, à qui l’on peut faire d’interminables reproches, comme celui d’être inaccessible et huilé tout en prétendant être un champion de la proximité et de l’authenticité, de participer à des gouvernements depuis plus de dix ans tout en osant prétendre incarner la rupture, de côtoyer les élites et d’en faire indéniablement partie tout en osant se poser en héros en butte à l’aveuglement des élites, d’épouser mieux que quiconque les mœurs du monde politique tout en osant affirmer que « les Français en ont assez des petits jeux politiciens », d’être un homme de pouvoir et de réseaux divers dans la presse tout en parvenant à plaire à une opinion publique française pourtant prompte à se méfier des puissants, de n’avoir pas de convictions tout en insistant sans cesse sur l’importance des convictions, d’attiser ce qu’il prétend calmer, d’oser des coups médiatiques si outranciers qu’ils devraient en toute logique susciter des rires nerveux de stupeur, de n’avoir pas obtenu les résultats auxquels il s’était engagés en matière de délinquance… la liste est longue ! Reste que Sarkozy incarne l’homme de droite tel qu’on se l’imagine en quelques traits : goût pour la responsabilité individuelle, récompense du mérite, répression sans concessions, etc.

Ségolène Royal, elle, ne correspond qu’à peu de clichés de la femme de gauche. Certes, elle affirme que son projet sera socialiste, mais dans le même temps elle tient des discours, notamment sur l’encadrement militaire des délinquants, que ne désavoueraient pas les tenants d’une droite musclée.

En cela, Ségolène Royal produit un mélange subtil de radicalisation et de nébulosité du discours. On peut évidemment soutenir que punir les délinquants et appliquer une thérapie de choc pour les dissuader de récidiver n’est pas en soi une idée de droite (on a assez répété que les victimes d’actes de délinquance étaient souvent ceux qu’on appelle, parfois avec condescendance, les « pauvres gens ») ; reste que par ce type de discours, Ségolène Royal brouille les pistes, et par là, relance les cartes du jeu politique. Coup de pied dans la fourmilière, exploitation des plates-bandes de l’adversaire ou courage de modifier la donne : on appellera cela comme on le veut ; reste que nous assistons en direct à la disparition du discours politique auquel nous avions fini par nous habituer.