“Opinion”, La Libre Belgique, 26.10.2007, p. 31
L’obsession médiatique pour Nicolas Sarkozy est-elle le résultat d’un système de communication particulièrement efficace, ou le juste reflet de l’action d’un homme d’Etat profondément original, novateur, bougeant les lignes, apportant une bouffée d’air frais dans une France fatiguée ?
En d’autres termes : les médias français sont-ils dupés, ou font-ils font leur travail ?
Bien entendu, s’interroger sur « les médias » en général n’a pas grand sens, mais dans ce cas particulier, osons l’exception, puisque toute personne se tenant un minimum informée -et ce, quels que soient ses canaux d’observation (presse écrite, radio, télévision, Internet)- ne peut échapper au tumulte sarkozyen, et puisqu’une « journée sans Sarkozy dans les médias » est prévue le mois prochain (il serait en effet intéressant de déterminer si cette initiative a un sens).
Abordons cette question sous l’angle du discours des partisans de Nicolas Sarkozy. Ceux-ci, souvent, louent sa franchise, son franc-parler, son dynamisme, son goût de l’action.
Autant de qualités qui surprennent, car la franchise -pour commencer par elle- n’a d’intérêt que si elle sert à exprimer quelque chose de clair : dire « je suis franc », et assommer le public de formules impérissables comme « je dis ce que je fais », « je fais ce que je dis », « je refuse de ne pas faire ce que j’ai dit que je ferais », « je m’engage à dire ce que je compte faire » ne suffit guère ; encore faudrait-il recevoir des preuves tangibles de cette franchise, ce qui ne serait au fond pas si compliqué : « l’état des finances publiques ne me permettra pas de tenir mes promesses de campagne », par exemple.
Même chose pour le franc-parler : pour l’imperator du baratin et des finesses sémantiques qu’est Sarkozy (« que voudriez-vous que je fasse ? Que je reste les bras croisés ? Que je ne mette pas toutes mes forces en mouvement pour prendre ce problème à bras-le-corps ? Que je ne fasse pas tout ce qui est en mon pouvoir pour redonner du souffle à la France ? » »… Je, je, je !), on conviendra que là aussi, la déclaration d’intention est cocasse.
Et puis, le dynamisme !… Fort bien, mais tout dépend à quoi il sert : s’il se voit invoqué comme valeur en soi, s’en revendiquer présente autant d’intérêt que de se réclamer de son amour du footing comme argument politique : « votez pour moi, car j’ai un excellent taux d’hémoglobine, je prends énormément soin de ma santé, et je ne suis pas du genre à me laisser aller ». Il en va de même du « goût de l’action », dont on conviendra qu’en l’état, il n’a pas été particulièrement impressionnant : nombre d’électeurs se sont laissés tenter par le vote Sarkozy au motif qu’il n’était pas homme à s’en laisser conter, qu’il avait une vision et qu’il s’y tiendrait ; or, c’est peu dire qu’en l’à ce jour, peu d’actions particulières permettent de diagnostiquer une nouvelle ère qui se serait levée en mai 2007 : mis à part le fameux bouclier fiscal, qui a permis de rembourser de grosses sommes à des gens qui n’étaient pas à proprement parler dans la misère, alors même que le Premier ministre Fillon parlait de la « situation de faillite » du pays, quand rien ne prouve par surcroît que l’argent remboursé contribuera à relancer la consommation, peu d’éléments inclinent à diagnostiquer un bouleversement radical entre l’ère Sarkozy et l’ère Chirac. Si ce n’est quelques formules lapidaires, dont celle, invraisemblable, qui a consisté à se moquer ouvertement des magistrats il y a quelques jours : expliquant, lors d’une séance tenue en présence de sa ministre de la Justice Rachida Dati et de magistrats, qu’il avait été frappé de voir « les dignes magistrats tous semblables, vieux, blancs, solennels », il s’est dit ravi d’avoir promu une femme jeune et d’origine étrangère à la haute fonction de garde des Sceaux. Diable ! Quelle meilleure preuve de la culture du gadget, du culte des apparences et de la poudre aux yeux ? Que Rachida Dati soit compétente, il s’agit là d’une autre question, mais dès lors que ses origines et son âge sont invoqués pour justifier en première ligne sa promotion, on ne peut plus que s’interroger. Car enfin, il reste à prouver que le fait d’être femme et née de parents marocains apporte quelque chose d’utile au ministère de la Justice : comment ne pas voir que tous les magistrats dont Sarkozy se moque dans cette envolée ont tous eu des parcours différents, ont sans doute connu des épreuves, ont un vécu qui les différencie tous les uns des autres, lequel vécu a forcément forgé chez chacun d’entre eux une façon spécifique de voir les choses ? Et quoi ? Parce qu’on a les cheveux blancs, on pense automatiquement d’une manière donnée ? Cette idée n’est-elle pas aussi incongrue que de déclarer que tous les jeunes de banlieue sont des délinquants ?… Si c’est ça, le franc-parler sarkozyen, c’est peu dire qu’un peu de politesse et d’élégance lui sont préférables.
On dira, encore une fois, que ces lignes pointent des détails, qu’il s’agit essentiellement de procès d’intention. C’est bien là le problème : l’opposition est si molle, si pathétique, empêtrée dans ses contradictions internes et ses batailles d’egos, que le discours qu’elle devrait tenir est inaudible… car pas assez répété : dans notre société d’hyper-communication, simplicité et répétition font loi. Sarkozy l’a bien compris, qui ne brille ni par la nuance ni par la discrétion.
Ceci étant, parler de résistance anti-Sarkozy est parfaitement grotesque, car malgré ses défauts, l’homme est loin d’être un tyran : c’est juste un excellent représentant de commerce ; ne galvaudons donc pas les mots, conservons-les bien au chaud pour le jour où nous en aurions besoin.