“Point de vue”, L’Echo, 5.10.2004, p. 14; “Rebond”, Libération, 21.10.2004, p. 36, cité dans la revue de presse de France Inter du 21.10.2004; “Opinion”, La Libre Belgique, 25.10.2004, p. 12
Etrange engouement pour l’apocalypse : de plus en plus, lorsque nous perdons (ou gagnons) quelques degrés à la suite du déroulement logique et immémorial des saisons, des prophètes du malheur tentent de nous ramener aux dures réalités du XXIe siècle : il s’agirait de rien de moins que de « chocs thermiques », de marques du « dérèglement climatique », de symptômes de la « folie des hommes », qui « se voilent la face et refusent de prendre les mesures drastiques qui s’imposent »…
Le constat est pour une part fondé, bien sûr : la fonte des glaciers, par exemple, n’est pas un mythe, et les messages désespérés d’un homme comme Nicolas Hulot mériteraient assurément d’être plus entendus et mieux pris en compte.
Mais quelle que soit la légitimité de ces craintes, elles se parent souvent d’une nostalgie sans fondement pour les siècles qui nous ont précédés.
La nostalgie est de tous temps, c’est entendu, mais il devient fatigant de lire des hommages flagorneurs au passé quand celui-ci ne les mérite pas.
Jugeons-en par la canicule de l’été 2003, dernier grand moment en date de surenchère catastrophiste, qui fut l’occasion de deux types de nostalgies autant infondées l’une que l’autre.
Nostalgie climatique, d’abord. Chacun se souvient de cette canicule, et du traumatisme généralisé qu’avaient causé, chez nos voisins français, les 15.000 morts dans les maisons de retraite. Ce drame fut non seulement l’occasion de pointer du doigt les structures déficientes d’encadrement des personnes âgées en France, mais il fut également l’occasion d’évoquer, dans l’ensemble des pays européens (dont, bien sûr, la Belgique) le réchauffement de la planète, l’effet de serre, le trou dans la couche d’ozone, autant de phénomènes qui, clama-t-on d’une seule voix, expliquaient tous cette canicule… « s’il a fait si chaud, a-t-on dit et répété, c’est uniquement à cause des dérèglements climatiques ». Que planète se réchauffe, encore une fois, c’est une évidence que peu d’experts remettent en cause ; il n’est donc pas question ici de la discréditer. L’expression « dérèglement climatique » est toutefois vicieuse, car elle sous-entend que jadis, le temps était… réglé, ce qui est évidemment faux : il y a toujours eu des cycles climatiques (des périodes plus chaudes ont toujours succédé à des périodes plus froides) et il y a eu des canicules de tous temps. Ainsi que l’a relevé l’historien du climat Emmanuel Leroy-Ladurie, il y eut de terribles canicules en France en 1206, en 1473, en 1516, en 1540, en 1556… pire : au 18ème siècle, il y eut deux étés caniculaires successifs, 1718 et 1719, qui firent au total environ 450.000 morts, dont de nombreux bébés, tués par la déshydratation et la dysenterie. 450.000 morts, soit 30 fois plus que lors de la canicule de 2003, alors que la France d’alors comptait 3 fois moins d’habitants ! Il n’y a donc pas lieu d’idéaliser exagérément le passé.
Nostalgie familiale, ensuite. On ne cessa, lors de cette canicule, de blâmer ces « odieuses familles qui laissaient mourir seuls leurs vieillards pour pouvoir partir tranquillement en vacances ». L’éternelle litanie du « c’était mieux avant » : pour un peu, on croirait que les familles de jadis vivaient toutes soudées par de magnifiques liens inter-générationnels… alors que si, naguère, toutes les générations vivaient sous le même toit, c’était moins par esprit de famille que parce que leurs moyens ne leur laissaient pas le choix. D’une manière plus générale, cette image d’Epinal des générations entrecroisées, blotties l’une contre l’autre au coin du feu de la chaleureuse chaumière familiale, résiste peu au rappel de quelques faits : tout d’abord, les conditions d’habitat très peu confortables devraient faire passer toute nostalgie pour les foyers anciens (pas d’eau courante, pas de chauffage, aucun moyen de lutte efficace contre le froid en hiver) ; ensuite, l’espérance de vie qui, sous Louis XIV, était de 20 ans à la naissance, de 40 ans dès lors que l’on dépassait l’âge de 20 ans, et qui, couplée avec les chiffres effarants de la mortalité infantile de l’époque (sur dix enfants, trois parvenaient à l’âge adulte), devrait émousser tout enthousiasme béat pour les conditions familiales d’autrefois. On répondra à ces arguments que le confort d’une habitation n’a pas grand rapport avec les liens qui s’y tissent, et que le taux important de décès n’était pas incompatible avec des attaches plus fortes entre les vivants… sans doute, mais l’on semble aujourd’hui confondre stabilité avec bonheur ; or, la famille était jadis une institution sociale chargée d’assurer la continuité du patrimoine, le respect des bonnes mœurs, et par conséquent le bon ordre de la société. La famille pouvait donc parfaitement subsister sans le lien sentimental entre ses membres que l’on nomme aujourd’hui l’« esprit de famille ». Les familles étaient plus stables, donc, c’est certain, mais cela ne signifie pas qu’elles étaient plus chaleureuses ou, au sens premier, plus soudées. Il n’y a dès lors pas lieu de se référer à un passé idéalisé : comme toujours, les généralisations n’ont pas de sens, et autant des personnes âgées devaient subir de mauvais traitements sous l’Ancien Régime, autant il existe, aujourd’hui, quantité de familles heureuses et harmonieuses, malgré les constats classiques de « délitement du noyau familial » et d’ « affaissement des solidarités traditionnelles ».
Le passé n’était pas un éden, pas plus que le présent n’est un enfer : une évidence qui n’est manifestement pas toujours mauvaise à rappeler.