Alors ça, l’Histoire s’en souviendra : Bart De Wever laisse tomber. Il jette le gant. Il claque la porte. Il retire ses billes. Il fait table rase. Il quitte la scène. Il tire sa révérence. Il efface le tableau. Il remet les compteurs à zéro.
Attention, moi aussi je peux trouver des expressions ridicules : il sort du bain des négociations. Il éteint la lumière des négociations. Il débranche l’ordinateur des négociations. Il retire la prise des négociations. Il débarrasse la table des négociations. Il termine le bol de peanuts des négociations.
Bref, Bart De Wever a dit “stop”.
Quel coup de théâtre!
Incroyable.
Un coup de théâtre, qui a cependant ceci de particulier… que tout le monde s’en fout.
Enfin pas tout le monde : il y en a qui disent que c’est grave, mais bon grosso modo, je ne connais personne qui passe des nuits blanches à se demander ce que va devenir ce pays. Chacun convient que la situation est grotesque, mais ça va rarement plus loin.
Notre taux de contrariété est à peu près équivallent à celui du client d’une sandwicherie qui apprendrait par exemple qu’il n’y a plus de crabe mayonnaise : on est un peu contrarié, mais ce n’est pas trop grave; on pense tout de suite à autre chose.
J’en veux pour preuve que la phrase le plus catastrophiste que j’aie entendu ces derniers jours, c’est : “on a l’air fins”. C’est tout.
Mais même pour ça, je dirais qu’il ne faut pas trop s’inquiéter… puisque là aussi, tout le monde s’en fout. Je veux dire par là que les Indonésiens et les Néo-Zélandais ne passent pas leurs journées à se dire : “rho, dites, ces Belges! Incroyable! Ha, ha : ils ont l’air fins!” Non! De ce côté-là, donc : aucun stress à avoir.
On peut même se poiler! Regardez : Bart De Wever qui dit qu’il faut tout recommencer à zéro, c’est poilant!
Vous imaginez une seconde l’état des nerfs des négociateurs? Des semaines, des mois à se peler autour d’une grande table toute pourrie avec plein de dossiers jaunis dessus, et je te reprends Rhode-Saint-Genèse, et là tu me parles en flamand, et là je t’écris les papiers administratifs en français, et si tu me prends ça je te donne ça, et transferts de compétences, et si c’est comme ça je quitte la table, et je tire la sonnette d’alarme, et je m’indigne avec véhémence, et c’est un scandale, et vous en êtes un autre, et… euh, en fait, les gars, on va tout recommencer à zéro.
Mais quand je dis zéro, c’est zéro. Vraiment. Ce n’est pas une image. Donc on va tout mettre au feu : les dossiers, les tables, les chaises, même nos mallettes, nos costumes, et on va retourner dans les cavenes. On ne va plus parler de langue, donc plus de français, plus de flamand; on va vivre de cueillette, de chasse, de pêche, et puis on verra bien ce que ça donnera.
Je vous le disais : on peut se poiler. Pour ça, et pour les titres de journaux formidables qu’on trouve ces temps-ci. Tenez, il y en a que j’ai bien aimé, l’autre jour, c’était : “Les trois partis francophones ouverts à la discussion”. Magnifique! On progresse. Assorti d’un sublime : “Paul Magnette déclare qu’il n’y a pas d’autre solution qu’une reprise des négociations”. On tient le bon bout! Le plus savoureux étant Bart De Wever qui dit qu’il faut se remettre aux discussions “sur de nouvelles bases”. Mais oui, mais voilà! C’étaient les bases qui n’étaient pas bonnes! Que n’y avions-nous songé plus tôt! Et dans six mois, quand tout aura de nouveau foiré, et que le roi en sera à son 937ème ulcère, on pourra toujours dire qu’il faut reprendre les négociations sur de “toutes, toutes, toutes nouvelles bases; mais vraiment toutes nouvelles. Encore plus nouvelles que les nouvelles bases d’avant”.
Bref : réjouissons-nous; on n’a pas fini de se poiler…