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Les passions tristes

avril 2006

“Opinion”, La Libre Belgique, 27.4.2006, p. 28; “Point de vue”, L’Echo, 29.4.2006, p. 40

Tout au long des semaines qui ont précédé la reculade de Dominique de Villepin à propos du CPE, partisans et opposants à cette mesure se sont retrouvés pour taxer le point de vue adverse de dangereux, de laxiste, d’idéologique, de conformiste, de vieillot, d’aveugle, de réactionnaire, d’historiquement biaisé.

De dangereux. Le leitmotiv principal des manifestants anti-CPE était que cette mesure, si elle était promulguée, constituerait un dangereux précédent à une libéralisation brutale du marché du travail. Les partisans du CPE, quant à eux, soutenaient que leurs adversaires défendaient un statu quo social dangereux et irresponsable à l’ère de la mondialisation économique.

De laxiste. En filigrane commun aux deux camps, cette interrogation lancinante : « que sera la société de demain ? » Pour les uns, une société radicalement capitaliste à cause du laxisme de ceux qui, au nom d’une soi-disant adaptation aux impératifs économiques, auront, en 2006, laissé s’ouvrir la boîte de Pandore de la libéralisation du marché du travail ; pour les autres, une société endettée, figée à cause du laxisme de ceux qui, par paresse, par conformisme ou pour préserver leurs avantages acquis, auront, en 2006, laissé perdurer une situation objectivement alarmante.

D’idéologique. Les partisans du CPE se sont offusqués de l’idéologie de leurs opposants : fallait-il que leurs cerveaux soient embrumés pour refuser ainsi une réforme, pourtant timide, quand le marché du travail était si malade ! Les opposants au CPE, quant à eux, estimaient que cette mesure était frappée du sceau d’une idéologie néfaste, qui n’accordait pas aux travailleurs le degré de protection auquel ils avaient droit.

De conformiste. Les partisans du CPE estimaient que les manifestants étaient conformistes dans leurs paroles emphatiques, leurs invocations un brin ridicules d’un modèle social pourtant fort peu enviable, leur goût de la révolte artificielle, leur enthousiasme de principe pour les mouvements collectifs. Les opposants au CPE, quant à eux, hurlaient à la soumission du gouvernement à la pensée unique libérale. Chacun, en somme, était persuadé de lutter contre les vents dominants.

De vieillot. Ce fut le cas de la Révolution de 1789, ce fut le cas de la Résistance de 1940 : des mouvements qui, en leur temps, furent terriblement décriés, ont fini par devenir des modèles, des références communes, des motifs de fierté pour l’ensemble de la société française. C’est désormais le cas de Mai-68, qui semble à son tour être devenu une pièce de musée, un monument historique. C’est ainsi que, lors des débats autour du CPE, chacun s’est targué du glorieux héritage soixante-huitard : les opposants au CPE ont répété que Mai-68, en son temps, avait été frais, neuf, audacieux, enchanteur, enthousiasmant, tout le contraire du mouvement de 2006, réduit à une lutte de petits vieux avant l’heure, attachés à leurs points retraite et à une stabilité professionnelle qui aurait fait frémir leurs aînés ; les partisans du CPE, quant à eux, ont loué l’efficacité d’un mouvement collectif finalement victorieux, parvenu, comme en 1968, à faire vaciller le pouvoir politique en fédérant bureaux étudiants et organisations syndicales.

D’aveugle. Les uns s’arrachaient les cheveux : en quelle langue fallait-il répéter que la succession d’emplâtres sur jambes de bois appliqués sur un monde du travail malade ne seraient pas efficaces éternellement ? Que reporter sans cesse une échéance pourtant fatale relevait quasiment de la folie ? Les autres s’indignaient : comment oublier que la France, historiquement, avait souvent tracé des voies inédites, et que c’est son indépendance par rapport au concert des nations qui, par le passé, avait fait sa gloire ? Fallait-il être aveugle pour l’oublier, et pour chercher à tout prix à la voir se fondre dans le capitalisme mondialisé !

De réactionnaire. Chacun assura des semaines durant que le combat de son adversaire était d’arrière-garde : pour les uns, tous ces jeunes vieux étaient pathétiques, à s’accrocher aux ultimes lambris d’un dispositif légal de toute manière voué à s’effondrer tôt ou tard… par leur faute de surcroît (puisqu’en refusant tout changement, ils en empêchaient l’adaptation, gage indispensable de sa survie) ; pour les autres, les autorités gouvernementales étaient réactionnaires dans leur désir de faciliter le travail des patrons et de précariser le monde du travail.

D’historiquement biaisé. Leitmotiv pro-CPE : depuis des décennies on laisse perdurer un système de plus en plus déficitaire, de plus en plus inégalitaire, de plus en plus injuste, générateur d’effets pervers qu’aucun statisticien ne remet plus en cause. Comportement fou et irréaliste. Leitmotiv anti-CPE : depuis toujours, on a taxé de folles, d’ineptes, d’irréalisables et d’injustifiées toutes les avancées sociales : il en fut ainsi, jadis, de l’instruction obligatoire, de l’abolition du travail des enfants ou de la Sécurité sociale. Vieux refrain.

Des passions tristes, donc. Des passions cafardeuses. Des passions sans perspectives enthousiasmantes. Pour les uns : combat pour la sauvegarde d’un système jugé insatisfaisant (mais dont le maintien était tout de même jugé préférable à l’abolition), pour les autres : combat pour l’instauration d’une mesure jugée bien trop timide (mais qui constituait néanmoins un petit pas dans la bonne direction).

Dans cette mesure, sans doute la réforme du CPE n’était-elle pas à la hauteur des envolées grandiloquentes qu’elle a suscitées. Et sans doute faut-il voir, dans un tel lyrisme, une tentative un peu artificielle de rendre vie au corps désormais très mou du débat contradictoire.