“Opinion”, La Libre Belgique, 23.1.2006, p. 20; “Point de vue”, L’Echo, 27.1.2006, p. 40
La façon de penser de nos lointains ancêtres, ce n’est pas une révélation, était invraisemblablement différente de la nôtre : « o tempora, o mores », comme disaient les Anciens.
Il est bien sûr certaines constantes qui traversent les siècles : les « grands sentiments humains », par exemple, demeurent (c’est en cela, d’ailleurs, que la lecture des tragédies grecques peut fasciner : il est troublant de lire, sous la plume d’un auteur mort il y a 2.500 ans, une description assez fidèle d’états d’âme que l’on éprouve soi-même), et certains comportements qui nous ramènent aux origines de la condition humaine, comme les croyances en des superstitions ou des actes de barbarie, prospèrent encore aujourd’hui. Le 20ème siècle, en outre, a prouvé que le vernis de civilisation était bien fragile, et qu’il pouvait craqueler à chaque instant ; on sait désormais que ni l’éducation pour tous, ni la culture, ni les progrès scientifiques ne constituent des remparts définitifs à la sauvagerie. L’homme peut donc revenir à sa condition bestiale avec une rapidité, un conformisme, parfois même une bonne foi qui font frémir.
Si certaines constantes traversent les époques, le cerveau humain n’en est pas moins fondamentalement friable, flexible et adaptable : ce qui semble invraisemblable, fou ou terrible à une époque constitue l’évidence même à une autre. Il n’est qu’à en juger par le souvenir des Gaulois qui craignaient que le ciel ne leur tombe sur la tête, de ces tribus qui brûlaient vifs des enfants pour offrir des gages aux dieux, de ces hommes qui furent torturés à mort pour avoir osé suggérer que la terre était ronde ou que l’âme n’était pas immortelle, et de ces époques où, pour dissuader les enfants de devenir des criminels, on les emmenait assister aux séances de tortures en place publique, en les forçant à regarder les yeux des suppliciés agonisants.
L’innommable des uns est donc la norme des autres, ce qui prouve que le cerveau humain s’adapte formidablement aux circonstances. Est-ce une bonne ou une mauvaise chose ? C’est une bonne chose dans la mesure où il s’agit probablement de l’explication du maintien de la vie humaine sur terre (les hommes préhistoriques, toujours sur le qui-vive, devaient rivaliser de malice pour survivre, et sans doute sommes-nous les héritiers de ce sens de l’adaptation forgé au fil des générations), mais c’est une mauvaise chose dans la mesure où ce constat remet en cause l’idée, qui fait la fierté de notre condition, que les hommes ont des opinions : quand on voit à quel point les mentalités peuvent évoluer à travers les siècles, il est permis de se demander si ce que l’on nomme « idées » ou « convictions » n’est pas, pour l’essentiel, le pur produit d’une époque et d’un milieu.
On peut, c’est certain, faire montre d’esprit critique et se rebeller contre son milieu, mais cela se fait en général pour adopter en toute docilité les coutumes d’un autre milieu. Ainsi, par exemple, des enfants élevés dans un milieu religieux traditionnel qui, parvenus à l’âge adulte, prétendant s’extraire de règles de pensée intolérantes et péremptoires, plongent corps et âme dans un militantisme laïc radical, lequel devient rapidement le pendant exact de ce qu’ils prétendent détester : après le « comment oses-tu épouser un sans Dieu ? » de leurs pères, s’ensuit leur « comment oses-tu épouser un catholique ? un juif ? musulman ? » qui, sur le strict plan des principes, ne vaut guère mieux.
Difficile, donc, de raisonner hors des murs, et de se forger des opinions qui ne soient pas la copie fidèle d’une école de pensée : on se souvient de ces hordes de penseurs qui, persuadés de faire preuve d’esprit critique à l’encontre du libéralisme économique, ânonnaient littéralement les commandements marxistes, reproduisant ainsi l’aveuglement qu’ils reprochaient à leurs adversaires.
C’est bien là le tragique de la condition humaine, d’autant qu’on ne compte pas les centaines de millions d’hommes qui, en pleine phase avec leur époque, sont morts pour des idées considérées aujourd’hui comme obsolètes. Ainsi, par exemple, des dizaines de millions de soldats soviétiques morts pour défendre un empire voué à s’effondrer quarante ans plus tard (certes, si ces soldats n’étaient pas morts, sans doute les troupes d’Hitler auraient-elles conquis Moscou et vivrions-nous aujourd’hui en Germanie, mais c’est là une autre histoire).
A l’heure actuelle, au-delà des fatigantes banalités sur la « perte des repères » (comme si les humains de naguère avaient vécu dans le doux confort de repères définitifs ; comme si le doute, l’angoisse, la dépression n’avaient pas existé de tous temps), nul ne saurait pourtant nier la stupéfiante accélération des changements de mentalités.
Il y eut, c’est certain, des bouleversements rapides de mentalités de tous temps. Ainsi de ceux, nombreux, qui applaudissaient Pétain en 1944 puis de Gaulle en 1945. Mais dans ce cas précis, il s’agissait de girouettes comme l’histoire en a toujours compté (les héros épris de convictions inflexibles n’ont jamais constitué la norme).
De nos jours, le phénomène est différent : en fonction des modes médiatiques, le conformisme d’une époque devient l’originalité d’une autre, à quelques mois, parfois même à quelques semaines de différence. Ai,si, par exemple, de la critique de Mitterrand en 1996 à son adulation en 2006, ainsi également de l’indifférence à l’égard de Ségolène Royal en 2005 à un intérêt marqué en 2006… sans qu’aucun de ces deux illustres personnages (le premier, a fortiori !) n’ait fait quoi que ce soit pour justifier pareil changement d’opinion.
La question, capitale, est la suivante : les médias créent-ils cette évolution, ou en rendent-ils compte ?