“Point de vue”, L’Echo, 11.3.2005, p. 40; “Opinion”, La Libre Belgique, 8.4.2005, p. 20
C’est devenu, aujourd’hui, un nouveau conformisme, un nouveau lieu commun que de dire que l’on est rebelle, que l’on résiste à l’air du temps.
Chaque association, chaque institution, chaque corps constitué prétend désormais voguer contre les vents dominants, ramer à contre-courant, résister glorieusement à la marche du monde.
L’extrême gauche se dit seule à lutter contre une déferlante sans précédent d’ultra-capitalisme ; l’extrême droite se dit seule à lutter contre la décadence qui gangrènerait le monde et nos esprits ; les libéraux « pur sucre » disent être seuls à défendre, face à un océan de bien-pensance gauchiste, ceux qui créent des richesses ; les démocrates-chrétiens s’affligent d’être les seuls à défendre les idées d’humanisme et de spiritualité dans un monde trop matérialiste ; les sociaux-démocrates se disent seuls à défendre un système qui concilie harmonieusement économie de marché (gage de liberté) et protection sociale (gage de solidarité), face aux « fous du marché » d’un côté et aux collectivistes de l’autre… La liste de ces résistances proclamées est longue.
Le constat ne vaut pas que pour la sphère politique : combien de fois n’a-t-on entendu dire que les nouveaux seigneurs étaient les patrons, et qu’il ne restait aux citoyens de bonne volonté qu’à résister à la laide face de l’économisme, pour lui opposer le doux visage de l’humanisme ? Combien de fois, a contrario, n’a-t-on entendu des chefs d’entreprise dire qu’il fallait impérativement résister à l’image stéréotypée du patron fortuné et exploiteur, pour défendre une vision apaisée et réaliste des rapports sociaux ?
Même chose pour le conflit israélo-palestinien : les partisans des deux bords sont convaincus de résister, chacun étant persuadé de voguer contre les vents. Pour les uns, les médias, aveuglément pro-palestiniens, ne soulignent pas suffisamment combien Israël est la seule démocratie de la région, ni à quel point ce pays vit en proie aux menaces répétées de l’ensemble de ses voisins… si bien que c’est à tort que son extrême vigilance en termes de défense passe pour de l’agressivité ou de l’arrogance. Pour les autres, au contraire, les médias sont unilatéralement pro-israéliens, et les quelques images qu’ils montrent des souffrances palestiniennes ne sont que de maigres concessions dissimulant à grand-peine des orientations foncièrement pro-israéliennes. « Est-il permis de critiquer Israël ? », s’interrogeait l’écrivain Pascal Boniface chez Robert Laffont en 2003. « A-t-on le droit de défendre Israël ? », se demandait Yves Azéroual chez Hachette en 2004. Résister contre l’impossibilité de critiquer Israël d’une part ; résister contre l’impossibilité de défendre Israël de l’autre.
Cette « résistance généralisée » triompha également aux premières heures de la campagne d’Irak : alors qu’une grande partie des opinions publiques européennes se targuait de résister à l’empire américain, les très rares esprits européens séduits par la doctrine Bush, qui se plaignaient d’être isolés, disaient quant à eux… résister à la mentalité ambiante. Dans le même ordre d’idées, les fans de Michael Moore se convainquent d’être des résistants aux excès du capitalisme et à l’orgueil américain, tandis que ses opposants se disent eux aussi résistants, mais à la bien-pensance européenne qui, selon eux, se prosterne sans nuances devant un Michael Moore au propos fort discutable.
Résistance tous azimuts, donc : même le bourgeois le plus conformiste, aujourd’hui, peut se dire résistant, puisque les valeurs auxquelles il est attaché sont passées de mode.
L’esprit de résistance est une chose merveilleuse, assurément, et il serait mille fois préférable de vivre dans une société peuplée de millions de Jean Moulin que dans une société de moutons bêlants. Ce mot est-il toutefois utilisé à bon escient ?
Résister implique de raisonner en termes manichéens : le résistant estime que son combat est sacré, et ne cherche donc pas à comprendre l’adversaire. Les résistants de la seconde guerre mondiale, par exemple, ne devaient pas s’encombrer de nuances : aurait-on vu les combattants clandestins du massif du Vercors s’embarrasser de scrupules, chercher à comprendre l’occupant allemand, trouver des excuses aux nazis ? Non, cent fois non, et c’est bien normal.
Reste que si chacun s’inscrit dans cette lignée « psychologique », si chacun se sent l’héritier moral des résistants de 1940, si chacun use d’un vocabulaire guerrier pour s’affirmer, l’heure est venue de s’inquiéter, car alors plus aucune discussion n’est possible.
On m’opposera que c’est loin d’être le cas ; on taxera ce diagnostic de grossier, de caricatural, d’abusivement alarmiste ; on soulignera que la diversité d’opinions, aujourd’hui, est respectée comme jamais, que nous vivons dans une société démocratique qui se nourrit de débats pacifiés. Pourtant, l’a-t-on remarqué, la plupart des intervenants au sein du débat public, désormais, divisent le monde en deux. Pas en trois, pas en quatre ; en deux. Les bons d’un côté, les mauvais de l’autre. Les résistants d’un côté, les collabos de l’autre. « Eux, et nous ». Et une solution miracle pour résoudre tous les problèmes : l’abattement du mur d’en face.
Le problème, à l’heure de la « résistance généralisée », est que chacun a propres ses murs à abattre. Chacun résiste, en somme, mais pas à la même chose. Sans doute, dans cette mesure, serait-il préférable de cesser de confondre le militant avec le résistant. Car si l’expression de toute opinion est bien évidemment légitime, mieux : capitale pour la démocratie, la généralisation de l’esprit de résistance -et l’atmosphère d’intransigeance généralisée qui en découle- risque, à terme, de figer le débat public.