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Ô temps, poursuis ton vol…

janvier 2007

“Opinion”, La Libre Belgique, 6-7.1.2007, p. 35; “Rebond”, Libération, 9.1.2007, p. 33; “Société”, L’Echo, 10.1.2007, p. 33

L’invention, puis la démocratisation des caméscopes à usage privé est en train de révolutionner notre rapport au temps.

Pendant des millénaires ; des origines de l’humanité jusqu’il y a quelques générations, en fait, des milliards de familles ont vécu sans avoir la moindre idée de ce à quoi pouvaient bien ressembler leurs ancêtres : comment deviner les traits de gens morts depuis des décennies ? Pas de portraits, pas de photographies : les anciens mouraient, on les pleurait, on les enterrait, on les regrettait, puis le temps passait, le chagrin s’estompait, des bébés naissaient, un nouveau cycle apparaissait, une génération succédait à l’autre, et les membres d’une famille finissaient -forcément- par oublier leurs ancêtres… avant d’être, à leur tour, oubliés. Ce schéma, aujourd’hui encore, nous semble imparable, évident, l’essence même de la condition humaine.

Il est vrai que peu de gens connaissent par coeur le prénom, le nom de famille, la profession et les dates de naissance et de mort approximatives de leurs huit arrière-grands-parents, alors que les arrière-grands-parents, statistiquement, sont la génération la plus proche de la nôtre que nous n’ayons pas connue. En d’autres termes, nous connaissons très bien -ou avons très bien connu- des gens qui les ont très bien connus. Pourtant, le plus souvent, nous ne savons rien d’eux. Que nous ignorions qui ils étaient réellement ou ce qu’ils faisaient au quotidien, c’est assez normal : nous sommes déjà entourés de suffisamment de vivants très proches de nous, dont le quotidien nous est en tous points étranger (comment notre famille, nos amis organisent-ils leurs journées ?, qui voient-ils ?, que font-ils ?, comment ressentent-ils les choses ?), pour ne pas avoir en plus à nous interroger sur la psychologie de gens décédés. Mais que nous ignorions jusqu’au nom qu’ils portaient, alors que nous leur devons la vie et qu’ils ont vécu sur cette terre quelques décennies avant nous, voilà qui, dans l’absolu, devrait surprendre. Et pourtant…

Que nous reste-t-il de nos ancêtres ? Un nom, une profession, quelques dates. Certains laissent des souvenirs, mais les souvenirs, comme tout, passent, et disparaissent à leur tour avec ceux qui en sont les dépositaires Rien de triste dans ce constat, une évidence.

Est-on cependant bien sûr qu’il s’agit là d’une évidence ?

Un processus est à l’oeuvre, qui n’en est encore qu’à ses débuts, mais qui, lorsqu’il aura atteint sa pleine maturité, modifiera cette donne, et bouleversera radicalement notre conception du passé.
Depuis trois ou quatre générations, certains disposent déjà -quoique ce ne soit pas extrêmement répandu- de vieilles photos et de films muets.

Les visages sont visibles, mais filtrés par les ratés d’une technologie encore balbutiante : le voile du passé ne les quitte pas ;  nous voyons qu’ils ne sont pas présents.

A l’inverse, l’actuelle digitalisation des images nous garantit que d’ici quelques générations, nos descendants pourront nous voir tels que nous sommes. Plus de filtres, plus de noir et blanc, plus de bandes-son défectueuses, qui nous renvoient du passé une vision fantomatique, phare de l’autre côté du miroir. Grâce au support digital, nos descendants auront de nous une vision réaliste, lucide, avec des quintes de toux, des reniflements, des imperfections de la peau et des tics au visage. Ils ne verront, bien entendu, que ce que nous aurons bien voulu laisser filmer, mais n’en va-t-il pas ainsi de la vie en société : de qui pouvons-nous nous targuer d’absolument tout savoir ?

Comme cette manière de présenter les choses peut sembler assez narcissique (que diable nos descendants auront-ils à faire de notre allure ?), transposons cette situation dans une sphère fictive, et imaginons que les récents progrès technologiques aient eu lieu deux cent ans plus tôt. Si tel avait été le cas, nous disposerions aujourd’hui d’images parfaites des arrière-grands-parents de nos arrière-grands-parents : voix impeccablement reproduites, grandes tablées, fous rires, ambiance vivante… ils pourraient même nous avoir laissé des messages (sur le mode « frères humains, qui après nous vivrez »), ou avoir exprimé certains de leurs doutes ou de leurs angoisses face à la caméra, nous imposant une force de vie que l’écrit seul ne peut faire passer.

Quand ce phénomène sera rentré dans les moeurs, nos ancêtres nous seront moins étrangers ; les arbres généalogiques ne seront plus des assemblages de lettres et de chiffres, mais des tranches de vie téléchargeables. La souris glissera d’une génération à l’autre, « tiens au fond, à quoi ressemblait mon quadrisaïeul à 25 ans ? » et, d’un clic, permettra de voir ledit quadrisaïeul plein de vie, les joues roses, souriant, parlant. A ce titre, il ne sera plus vraiment mort. Il le sera de fait, bien sûr, mais il continuera à être perçu par des vivants, chose absolument inédite.

Notre rapport au temps s’en trouvera bouleversé : nous cesserons probablement d’idéaliser le passé – imaginons ce qu’auraient donné des caméscopes, en 14-18, dans les familles attendant fébrilement leur enfant combattant dans les tranchées, après des mois sans nouvelles.
Une conception plus soutenue du temps long, donc, qui rendra notre présent moins absolu, et qui, peut-être, contribuera à envisager différemment la mort.