“Société”, L’Echo, 9.11.2006, p. 15; “Opinion”, La Libre Belgique, 20.11.2006, p. 21
Mort du communisme oblige, il est de bon ton, depuis quelques années, d’exposer dans des reportages larmoyants les aventures de descendants de châtelains des pays de l’Est qui, après avoir dû -l’expression est récurrente- « batailler ferme contre les autorités pendant des années », ont fini par récupérer les terres de leurs ancêtres. C’est toujours un délice que de les voir arpenter les hectares du parc familial retrouvé, narrant avec émotion la manière dont, à leur souvenir, quand ils étaient petits, les bolcheviks, du jour au lendemain, s’étaient emparés du patrimoine de leurs parents, s’étaient installés dans les meubles de leurs aïeux, et les avaient chassés, eux, leurs père, mère, frères et soeurs, sans autre forme de procès.
L’interview se termine le plus souvent par une lamentation du nouveau châtelain sur les souffrances passées de sa famille, l’injustice du sort qui lui fut réservé, et bien entendu le bonheur qu’il éprouve à se retrouver chez lui – bonheur systématiquement terni par deux tristes pensées : primo , que ses parents n’aient pu se réjouir de leur vivant de cette restitution ; secundo , que certains meubles auxquels il tenait particulièrement aient disparu dans le tumulte de l’histoire.
Un « retour à la normale », en somme ; après une parenthèse de folie communiste, un rétablissement de la véritable justice sociale, faite -on l’aura compris- de restitution à chacun de ce qui lui revient… de droit.
Le but n’est pas ici de dénoncer la propriété privée, ni son corollaire qui est l’héritage : le combat serait d’arrière-garde. Il n’est pas non plus de dénoncer l’injustice de la répartition des biens privés : cette injustice est indéniable ; c’est d’ailleurs un des points de divergence fondamentaux entre la plupart des partis politiques que de trouver la meilleure manière de l’atténuer. Il n’est pas davantage de défendre a posteriori les intentions des bolcheviques, avant leur perversion dans l’action ; l’auteur de ces lignes n’ayant jamais eu à vivre sous un régime dictatorial, fût-il prétendument égalitaire, il aurait beau jeu de déclarer que le communisme avait le mérite de ses intentions.
Par ailleurs, dès lors qu’on admet que dans un régime capitaliste, il est parfaitement possible d’acheter licitement des biens par le fruit de son travail, et donc d’augmenter son patrimoine sans menaces, intimidations, démonstrations de force ni exploitation de son prochain, le débat sur la légitimité de la propriété privée peut difficilement se résumer à une dénonciation convenue des injustices héréditaires.
Il n’en reste pas moins que, dans ces reportages sur les seigneurs à nouveau sur leurs terres, le parfum de « retour à la normale » est assez gênant. En effet, qu’une idéologie prétendument fraternelle, qui entendait mettre à bas les injustices sociales et les barrières entre classes, ait, malgré la beauté de ses promesses, échoué à cause de son pouvoir de nuisance liberticide, c’est une chose… mais que cet échec aille de pair avec des parades de descendants d’anciennes grandes fortunes venant pleurer devant les journalistes, quand c’est l’entièreté de leur peuple qui a souffert du régime stalinien, et quand l’immense majorité de ce même peuple, après la chute du communisme, n’avait absolument rien à se voir restituer, voilà qui peut choquer.
Car enfin, quand bien même admet-on la légitimité de cette restitution -même si, sans vouloir sombrer ici dans quelque vulgate marxiste surannée, il est difficile de nier qu’à remonter jusqu’au moyen âge, l’acquisition puis la prospérité de ces terrains se sont bâties, durant des siècles, sur le servage et la pauvreté d’une grande partie du peuple-, et quand bien même ferme-t-on les yeux sur l’ampleur des disparités de niveaux de vie qui, historiquement, ont sévi dans ces régions (comme dans les nôtres, d’ailleurs), la pudeur la plus élémentaire, dès lors que le cours des choses rend aux privilégiés leurs anciens privilèges, ne leur imposerait-elle pas d’être, tout simplement, discrets ?
Dans son livre « Mémoire du mal, tentation du bien. Enquête sur le siècle », Tzvetan Todorov dresse le lourd bilan du XXème siècle. Première guerre mondiale : huit millions et demi de morts sur les fronts, dix millions dans la population civile, six millions d’invalides. A la même époque : un million et demi d’Arméniens assassinés par le pouvoir turc. En Russie soviétique : cinq millions de morts en raison de la guerre civile et de la famine de 1922, quatre millions de victimes de la répression, six millions de morts pendant la famine organisée de 1932-1933. Deuxième guerre mondiale : trente-cinq millions de morts européens, et plus de six millions de victimes juives, tsiganes, handicapées. Sans compter les guerres coloniales. Tant de souffrances accumulées, donc ; tant de familles déchirées, brisées, d’innocents assassinés, tout cela pour découvrir, en feuilletant sa gazette, des descendants de châtelains pleurer sur le Rembrandt de leur grand-mère que les méchants communistes leur ont volés, voilà qui peut agacer !
On s’énervera sans doute de ce constat moralisant ; on dira que l’on ne peut tout confondre, et qu’à décompter les malheurs passés -et même présents- on peut tout relativiser. Il n’en reste pas moins que ce parfum de restauration, présenté comme une reprise naturelle du cours des événements -alors qu’un système a tout simplement triomphé d’un autre- est choquant.