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Réhabiliter le tsar?

octobre 2008

(“Opinion”, La Libre Belgique, 18-19.10.2008, p. 57)

Le 1er octobre 2008, la Cour suprême de Russsie a réhabilité le dernier tsar, Nicolas II, exécuté en juillet 1918 en compagnie de sa femme et de ses cinq enfants.

Cette nouvelle appelle des réactions ambivalentes.

Qui se plaindra, dans l’absolu, qu’un père, une mère et leurs enfants sauvagement fusillés dans une cave soient réhabilités ? Nicolas II était un homme qui vécut selon les croyances et les traditions de son époque et de son milieu, qui fut élevé dès le plus jeune âge dans un cadre très particulier, qui s’est -très logiquement- plié à ce cadre tout au long de sa vie, et qui n’a probablement pas compris grand-chose à ce qui lui arrivait quand ce cadre a été bouleversé, c’est-à-dire lors de la révolution. Un homme placé sur le trône par le hasard de la naissance, donc, qui s’est soumis aux exigences de sa charge, et qui, lorsque les vents tournèrent, se fit assassiner comme un chien : c’est injuste, nous sommes d’accord; la réhabilitation, dans cette mesure, peut se comprendre.

Mais peut-on réellement envisager les choses de cette manière ? C’est que, si Nicolas II était père de famille, sa famille était tout de même -ce n’est pas un détail- la famille impériale, et incarnait dans cette mesure un système politique pour le moins discutable, basé lui-même sur des injustices difficilement contestables. Comme en plus, en temps de révolution, l’heure n’est pas véritablement à la nuance, on imagine que l’exécution des enfants du tsar écartait, selon leurs tueurs, d’éventuelles perspectives de restauration : ces enfants, dès qu’ils seraient devenus adultes, auraient probablement prétendu à la réhabilitation de la couronne, et catalysé les espoirs des nostalgiques du tsarisme. D’où la nécessité de les tuer.

Nous sommes d’accord : il eût été plus élégant de les “éduquer politiquement” plutôt que de les assassiner; reste qu’il est impossible de juger une époque par le prisme d’une autre, et qu’on peut difficilement se figurer le climat de fièvre et de haine sociale de l’époque : la faim, le froid, les injustices accumulées, le ressentiment… pouvait-on demander à de pauvres hères, souvent bien peu éduqués, de traiter avec respect l’incarnation même du système qu’ils exécraient et qu’ils venaient de mettre à bas ?

On se scandalisera peut-être de cet appel à l’indulgence pour des bourreaux sanguinaires, mais le fait est que les parlementaires qui votèrent la mort de Louis XVI, ou l’assassin d’Henri IV, n’ont pas, aujourd’hui, si mauvaise presse : c’est que d’instinct, on comprend leurs motivations. Ce qui n’est pas le cas pour les tueurs de Nicolas II. Pourquoi ? Sans doute parce que le bolchevisme nous est devenu un tel repoussoir qu’il nous semble par principe pire à tout autre système : pire que le capitalisme -là, nous sommes d’accord-, mais également pire que le tsarisme.

La preuve : les communiqués de presse expliquent que la réhabilitation du tsar permet à la Russie de”clore un chapitre sombre de son histoire”. Pas moins ! Ce n’est pourtant pas parce que le bolchevisme fut un échec, que le tsarisme auquel il mit un terme était un modèle. Le bolchevisme fut un régime épouvantable, tyrannique et anxiogène, c’est entendu, mais le tsarisme n’était pas un exemple de liberté, de démocratie et d’égalité entre les citoyens.

Car qu’est-ce, au fond, qu’une famille impériale ? Il s’agit en général des descendants d’un militaire qui écrasa tous ses rivaux, pas toujours de la manière la plus chevaleresque, et qui parvint à asseoir son autorité sur le plus large territoire possible, ainsi -et surtout- qu’à s’y maintenir par des moyens pas toujours tendres. Pour se parer des contours de légitimité, il a ensuite créé des sceaux, des sigles, des insignes, des titres, des grades, puis il s’est assuré de la fidélité de vassaux, à la suite de quoi les années ont passé, jusqu’à ce que ses descendants, par toutes sortes d’artifices -auxquels ils finirent sans doute par croire eux-mêmes-, parviennent à faire passer leur pouvoir pour parfaitement naturel. Les origines de la famille sont alors mythifiées, pour s’inventer une légitimité incontestable.

A la suite de quoi, comme tout corps -humain ou non-, le système finit par perdre de sa superbe, puis par s’effriter, et enfin par s’effondrer. Que de plus naturel.

Mais le mystère, pour le cas qui nous occupe, est celui-ci : comment un système politique à bout de souffle lors de sa disparition, basé sur le servage et l’entretien d’inégalités absolument outrageantes, comment ce système, par quel invraisemblable tour de passe-passe, en vient-il à être défendu aujourd’hui par les autorités russes ? Le pitoyable bilan de son successeur communiste n’explique rien : on aurait pu au contraire tabler, presque vingt ans après la chute du communisme, sur une table rase du passé, sur un élan enthousiaste de recherche conceptuelle et d’innovation, de pari sur l’avenir, plutôt que sur cette espèce de retour en arrière. Alors, comment expliquer cette réhabilitation ? Pour la justifier, la “grandeur passée” de la Russie est souvent invoquée. Faut-il que le tsarisme soit un lointain souvenir; faut-il que plus personne, aujourd’hui, ne l’ait vécu, pour que ce régime soit ainsi idéalisé, et pour que les invraisemblables erreurs stratégiques et diplomatiques de Nicolas II soient carrément ignorées !

    Etonnant, tout de même, comme les apparats artificiels d’un pouvoir que l’on pensait révolu à tous égards peuvent, aujourd’hui encore, faire illusion… pour un peu, le bolchevisme passerait pour uneparenthèse ! Alors qu’il s’agit -et c’est très différent- d’une étape dans l’histoire de la Russie. La nuance est tout à fait fondamentale, car une parenthèse est quelque chose qui sépare deux parties d’une seule et même continuité…