“Opinion”, La Libre Belgique, 04.07.07, p. 25; “Société”, L’Echo, 14-16.07.07, p. 33
Parmi les nombreux paradoxes qui ont accompagné l’élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de la république française, relevons un des plus étonnants : tout au long de sa campagne électorale, le successeur de Jacques Chirac a vertement critiqué Mai-68, alors qu’il n’a eu de cesse, tout au long de sa carrière, de faire siens les principes de base de ce mouvement.
Il ne s’agit pas ici d’évoquer sa famille recomposée, qui eût été plus difficilement concevable dans la France pré-soixante-huitarde, mais plutôt de souligner que les succès de Sarkozy sont, pour beaucoup, le fruit d’un état d’esprit tout soixante-huitard.
Certes, sa vision déclarée de la société est en porte-à-faux total avec bien des slogans de l’époque : « à bas la société spectaculaire marchande », « ne travaillez jamais », « vive la fin de l’élitisme », « nous ne voulons pas d’un monde où la certitude de ne pas mourir de faim s’échange contre le risque de mourir d’ennui », « le patron a besoin de toi, tu n’as pas besoin de lui », « l’âge d’or était l’âge où l’or ne régnait pas ; le veau d’or est toujours de boue », « depuis 1936, j’ai lutté pour les augmentations de salaire ; mon père avant moi a lutté pour les augmentations de salaire ; maintenant j’ai une télé, un frigo, une voiture, et cependant, j’ai vécu toujours la vie d’un con », « ne négociez pas avec les patrons ; abolissez-les »… c’est peu dire, à relire ces vieux slogans, le repoussoir réciproque que constituent l’un pour l’autre les idées de 68 d’une part, et les idées de Sarkozy de l’autre : celui-ci semble avoir répondu, avec plusieurs années de retard, au fameux mai printanier, en se revendiquant d’idées exactement contraires aux siennes. Il n’est qu’à en juger par le désormais fameux « la France qui se lève tôt », auquel fait écho le slogan soixante-huitard « le réveil sonne : première humiliation de la journée »… comment mieux illustrer l’antagonisme en présence ?
Certains slogans soixante-huitards semblent par surcroît faire écho à la dialectique actuellement déployée par les contempteurs de Nicolas Sarkozy : « presse : ne pas avaler », « télévision : la police vous parle tous les soirs à 20 heures », « élections, piège à cons »… bien des opposants au nouveau pouvoir ont, aujourd’hui, ces slogans pour leitmotivs.
Malgré cela, et aussi paradoxal que cela puisse paraître, la rhétorique de conquête développée par Sarkozy, ainsi que l’image qu’il s’est efforcé de donner de lui-même ces dernières années, dégagent un étonnant parfum soixante-huitard.
D’abord l’homme Sarkozy, sa façon de mener sa vie, ce qui plaît souvent à ses admirateurs, est en phase avec une certaine philosophie soixante-huitarde : « vivre sans temps mort et jouir sans entrave », « l’ennui est contre-révolutionnaire », « je prends mes désirs pour des réalités car je crois en la réalité de mes désirs », « on ne revendiquera rien, on ne demandera rien ; on prendra, on occupera », « on achète ton bonheur ; vole-le »… la manière très volontariste dont Nicolas Sarkozy a l’habitude de présenter son propre parcours fut pour beaucoup dans son accession au pouvoir : combien d’électeurs ne se sont-ils pas dit que la volonté en acier trempé de l’homme, sa fermeté manifeste, la maestria avec laquelle il était venu à bout des pires embûches pour s’imposer en politique lui permettraient de s’attaquer franchement et sans vergogne aux différents maux de la société française ? Quels maux, c’est une autre histoire : parfois, la seule volonté séduit : « il faut un homme qui sache ce qu’il veut, qui ne s’en laisse pas conter, qui ait une force en lui, ainsi qu’une vision nette de ce qu’il faut pour la France ».
Sa manière de parler à ses militants, ensuite : « cours camarade, le vieux monde est derrière toi », « l’imagination prend le pouvoir », « soyez réalistes, demandez l’impossible »… il ne s’en est fallu que de quelques mots de différence pour que Nicolas Sarkozy n’enfièvre ses salles de meeting avec pareils slogans. Son souci de rupture affiché, sa volonté maintes fois déclarée d’aller de l’avant, son désir si souvent répété de faire tomber les tabous, sont en pleine phase avec l’idée soixante-huitarde, laquelle s’insurgeait contre l’immobilisme et le statu quo , deux concepts suffisamment flous pour que puisse être conçue l’analogie entre la France pré-soixante-huitarde et la France pointée du doigt par Sarkozy. En filigranes : « si cet homme a si bien réussi, il ne peut que faire réussir la France ». Comment et dans quel but, c’est une autre histoire…
Une fois ce constat posé, on notera que les invocations sarkozyennes de la suppression de l’esprit de Mai-68 n’ont guère de sens : un esprit, par définition, ne se forge pas par le souhait de la puissance publique, et c’est heureux. Par ailleurs, il reste à prouver que ledit esprit demeure si populaire qu’on ne le dit, car Sarkozy a été élu en le critiquant durement, et Ségolène Royal développa elle aussi, tout au long de la campagne présidentielle, une rhétorique d’ordre et d’autorité, plus que de foisonnement des imaginations et de jaillissements créatifs.
Enfin, les idéaux supposés remplacer ceux de 68, comme l e respect de l’autorité par exemple, font sourire quand on sait comment Nicolas Sarkozy, en 1983, subtilisa la mairie de Neuilly au nez et à la barbe de son mentor Charles Pasqua, qui n’avait même pas imaginé, à l’époque, que son poulain puisse le doubler. On dira, et on aura raison, qu’il y eut, à l’époque, élection ; on ajoutera qu’on ne connaît pas tout le contexte, que c’est la règle du jeu politique ; reste qu’il ne s’agit pas là d’une preuve particulièrement manifeste de respect de l’ordre et de l’autorité, pas plus que ne le fut sa trahison envers Jacques Chirac en 1995 au profit d’Edouard Balladur, alors mieux placé dans les sondages.
Mais ne soyons pas trop naïfs : la vie -pas seulement politique- est faite de paradoxes…