“Opinion”, La Libre Belgique, 19.12.2007, p. 30
Alors que la foule se presse dans les magasins, la mine mi-lasse mi-réjouie, pour acheter ses cadeaux de Noël, un esprit subversif a cru bon de taguer en grand, sur la façade d’un immeuble bruxellois : « L’aliénation se lit sur votre visage ».
Diable ! On comprend d’instinct ce qu’il veut dire, évidemment : le bétail humain, des moutons aux sacs pleins, des transactions commerciales par centaines de millions, les cartes bancaires qui crépitent, l’offre et la demande en pleine effervescence, le conditionnement festif, les réjouissances artificielles… Mais tout de même : de quel droit l’auteur de cette sentence se permet-il ainsi de juger son prochain ? Que sait-il de l’aliénation ? Et puis n’est-ce pas aussi une aliénation, que de croire que tous les autres sont aliénés ? Acheter des cadeaux pour faire plaisir à ses proches, feuilleter des livres dans les travées des magasins, y soupeser des CD pour savoir lesquels feraient le plus plaisir, arpenter des parfumeries, rôder dans des centres commerciaux, interroger des vendeurs plus ou moins compétents sur les vertus de tel ou tel appareil technologique : est-ce donc cela, l’aliénation ? Conditionnement, sans doute, mais aliénation ? Faut-il rappeler que chacun, aujourd’hui, est plus ou moins conscient des tares de la société d’hyperconsommation, et que personne ne se sent tout à fait dupe ? Simplement, c’est comme ça : offrir des cadeaux, c’est agréable !
Alors : aliénation, oui ou non ? L’offre proposée est si large et diversifiée qu’on peut raisonnablement se demander dans quelle mesure l’hyperconsommation aliène. Si dix millions de Belges achetaient tous le même aspirateur pour le poser sous le sapin, alors oui, nous serions tous aliénés, mais là ?
On dira que les CD de la « Star Academy » partent comme des petits pains, et que des campagnes de promotion intense portent en général leurs fruits, ce qui prouve bien qu’on peut forcer à l’achat… mais pas toujours ! Le matraquage publicitaire, parfois, n’aboutit pas à l’engouement espéré, et certains succès commerciaux surprennent jusqu’à leurs propres auteurs. Prenons donc garde au terme d’ « aliénation », qui sous-tend abrutissement, abêtissement, lobotomie et réduction de l’homme à ce qu’il consomme. L’image est enthousiasmante, en ce qu’elle permet à celui qui la dénonce de se poser en résistant à peu de frais, mais elle est simpliste.
Tout est, comme toujours, une question de point de vue. Prenons Facebook, ce site qu’on ne présente plus, et qui permet à chacun de ses membres d’entrer en contact avec qui il veut, de voir qui sont les correspondants de ses correspondants, et de tisser ainsi une toile d’araignée de connaissances – souvent superficielles, certes, mais ce n’est pas la question. D’instinct, on peut s’énerver du conformisme de ces centaines de milliers de nouveaux utilisateurs qui s’inscrivent presque simultanément, et invoquer, là encore, les moutons de Panurge, les oeillères au cerveau, etc. Pourtant, ce site n’oblige personne à s’inscrire, et à aucun inscrit, il ne force d’entrer en contact avec qui il ne souhaiterait pas. On dira que c’est bien le moins, et on aura raison ; reste qu’échanger ses photos personnelles et dialoguer avec qui l’on veut, si c’est cela, l’aliénation du 21 ème siècle, on ne s’en tire pas si mal. Il est vrai que certains travers du site furent pointés du doigt, notamment en ce qui concerne la vente de données personnelles, mais cela a créé un tel scandale que la question semble en passe d’être résolue. De toute manière, personne n’est forcé d’indiquer les données qu’il ne souhaite pas indiquer. Et puis, dès lors qu’on choisit de signaler qu’on est fan de macarons, est-il vraiment outrageant d’être informé des nouveautés concernant les macarons ? Si on ne le souhaite pas, oui, mais sinon ?
Même chose pour les I-Phone : on devine déjà que, d’ici quelques mois, ils pulluleront, et que nous vivrons une fois de plus la fameuse séquence qui commence à devenir habituelle – quelques pionniers qui parviennent dans un premier temps à se procurer le précieux sésame par des moyens détournés, puis l’arrivée de la merveille sur le marché et les premières acquisitions de masse, les quelques puristes qui se méfient des engouements, et qui disent par principe que ça ne les intéresse pas… jusqu’à ce qu’on les surprenne, quelques mois plus tard, munis de ladite nouveauté (qui, entre-temps, n’en est plus une), en se justifiant péniblement, sur le mode : « c’est quand même très pratique ». Il en est allé ainsi des GSM, puis des e-mails ; il n’y a pas de raison qu’il n’en aille pas ainsi des I-Phone, à tout le moins de ses futures équivalents. Alors : bête conformisme, aliénation ? Mais non ! Car ces objets n’imposent rien : il s’agit de robots qui ne font jamais que ce qu’on leur dit de faire. Ils incitent à certains comportements, c’est entendu, mais bien malin celui qui parviendra à expliquer que ces comportements vont de pair avec la moindre parcelle de rétrécissement de liberté individuelle.
Alors : sommes-nous aliénés ? Peut-être, mais est-ce si grave, quand on a à l’esprit les autres formes d’aliénation possibles ?