“Rebond”, Libération, 23.03.2007; “Société”, L’Echo, 13.4.2007, p. 28; “Opinion”, La Libre Belgique, 18.4.2007, p. 27
Ah, la fameuse chute des idéologies, cette tarte à la crème ressassée depuis presque vingt ans par des commentateurs en mal d’inspiration ! Ne serait-il pas temps de changer de disque dur, de cesser de commenter le présent à l’aulne du passé, et d’enfin affronter le réel tel qu’il se présente ? Oui, les idéologies ont sombré. Oui, c’est un grand changement. Oui, il a fallu s’y habituer. De fait, tout le monde préfère vivre avec l’assurance que demain sera meilleur qu’aujourd’hui, et il est plus agréable, c’est l’évidence, de vivre dans la perspective d’un monde idéal, purifié de toutes les tares, tout entier dévolu au bonheur et à l’épanouissement de chacun, que dans la crainte d’un avenir incertain, fait de désordres climatiques et d’angoisse du terrorisme.
Malgré cela, il est assez heureux que les hommes aient fait leur deuil des idéologies : à coup de chapelets ânonnés plutôt que d’arguments exposés, de liturgie figée plutôt que de grille de lecture raisonnée, de certitudes définitives plutôt que d’inclinations réfléchies, les idéologues, sous le couvert de convictions inébranlables, portaient la marque d’une terrible défaite de l’intelligence, qui assimilait tout esprit critique à une trahison, toute évolution de la réflexion à du déviationnisme, tout doute à une hérésie.
De ce passé proche, les responsables politiques en général, et notamment les actuels candidats à l’élection présidentielle française, ont hérité l’habitude de se montrer inflexibles dans leurs convictions. Comme si faire part de leurs doutes était un aveu de faiblesse, une marque de mollesse, alors qu’au contraire, cela devrait rassurer : un homme qui réfléchit et qui s’interroge n’est-il pas préférable à un homme buté ?
Comment, s’indignera-t-on à la lecture de ces lignes, quel est donc ce scepticisme à l’encontre des convictions fortes ; quelle est cette apologie du centre mou, du consensus stérile, ce relativisme de mauvais aloi ? Heureusement, opposera-t-on, qu’il y eut des convaincus, par le passé, pour résister aux tyrannies ! Imagine-t-on l’issue de la dernière guerre mondiale si chacun s’était dit, alors, que tout bien pesé, l’un dans l’autre, les nazis avaient sans doute, quelque part, dans leur logique, un peu raison, qu’il fallait essayer de les comprendre, remettre les choses en perspective ? Il faut, c’est entendu, parfois être carré. Mais à condition que les circonstances l’imposent ; en temps de guerre, par exemple.
Dans la campagne présidentielle actuelle, un débat raisonné, constructif et serein devrait suffire, pourtant ce n’est pas le cas : le forum politique tel qu’il se présente est empreint d’une véhémence qui ne se justifie plus. A ce phénomène classique -et aisément compréhensible : pour compter ses troupes, il faut battre le rappel-, s’en greffe un autre, inédit quant à lui : jusqu’il y a peu, la politique, ce fut la conviction que le vrai et le bon étaient d’un côté précis de la balance, et que si les choses n’allaient pas comme il le fallait, la faute en incombait aux autres, qui étaient tous -cela allait sans dire- engoncés dans l’erreur et aveuglés par l’idéologie. Ce leitmotiv domine, certes, encore aujourd’hui dans les discours, mais plus aucun candidat, au-delà des artifices rhétoriques et des circonlocutions d’usage, ne prétend détenir toutes les clés nécessaires à une bonne gestion de la nation.
Traditionnellement, les candidats expliquaient que leur programme, s’il était mis en pratique et respecté par tous, résoudrait tous les problèmes. Par voie de conséquence, tout ce qui n’allait pas découlait des erreurs des adversaires, de leur vision tronquée des choses, des illusions qu’ils entretenaient. Le mal, en somme, venait des erreurs instillées par les autres. Cette dialectique domine encore dans les débats sommaires ou dans les meetings, mais pour qui sait décrypter les messages, chaque candidat admet, en filigranes, que tout seul, il n’y parviendra pas : tous en appellent donc aux bonnes volontés, pour un sursaut national dont nul ne comprend bien en quoi il consiste.
Dans cette dialectique de rassemblement, il est de bon ton de concéder aux autres des qualités, qu’on reprend, de fait, à son compte, si bien que le besoin de véhémence se catalyse sur un catastrophisme un peu grotesque au regard de la situation du pays : à en croire tous les candidats à l’élection présidentielle, la France est au bord du gouffre et l’apocalypse est pour demain, à moins d’un électrochoc. Voilà pourquoi tous parlent de nécessaire rupture, et adoptent une rhétorique martiale : maintenant ou jamais, action vitale, question de survie, etc. Or, si, en 2002, chacun défendait un leitmotiv particulier, une idée forte répétée en boucle, la nouveauté de cette campagne-ci est que tout le monde reste dans le flou : chaque candidat raille tous les autres, demande où est leur programme, et leur reproche de ne pas avancer de propositions concrètes. Une unanimité, somme toute, assez cocasse, qui se retrouve également dans les valeurs invoquées : goût de l’effort, valeurs familiales et solidarité nationale.