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Sus à l’anonymat sur Internet!

juin 2008

(“Opinion”, La Libre Belgique, 12.06.2008, p. 28)

Forums de discussion, blogs, articles à commenter : l’internaute est très souvent incité à « réagir » à ce qu’il lit. Une donnée brute, une information laissée à elle-même semblent désormais insuffisantes ; pour un peu, un texte qui ne s’ouvrirait pas à la contradiction passerait pour la marque d’un esprit péremptoire, sentencieux, rétif à la critique, craintif des arguments adverses.

Pouvoir exprimer une opinion est un droit inaliénable depuis des décennies ; on ne peut que s’en réjouir. Pouvoir exprimer une opinion tout de suite, par contre, voilà qui est nouveau : s’insurger ou s’enthousiasmer dans la seconde, souvent sous le coup de l’émotion, en faire part directement à l’auteur d’un article ; faire exploser les filtres, en somme, partager tout de suite son ressenti, entrer dans une relation plus brute, moins maniérée avec d’éventuels contradicteurs, rien de cela n’était possible il y a encore quelques années. Le débat y gagne-t-il ? Difficile à dire.

Que chacun puisse intervenir, qui s’en plaindra : Internet offre la parole à des gens qui, sans lui, seraient tenus au silence, et c’est très bien ainsi. D’autant que nous sommes en démocratie, et qu’entre un excès de paroles (tout le monde donnant son point de vue sur tout) et l’interdiction de toute parole, on préfère bien entendu le premier écueil. L’Histoire fut si souvent liberticide ; tant de régimes politiques, aujourd’hui encore, musellent leurs citoyens, qu’on ne se plaindra pas, par principe, de l’efflorescence de prises de position circulant sur Internet.

On ne s’en plaindra pas, à condition que l’anonymat ne soit plus la règle. Et c’est peu dire qu’aujourd’hui, il l’est :  pour un peu, les gens qui signent leurs interventions de leur véritable nom passeraient pour des ringards. Il est vrai qu’entre   « Fraisette-229 », « Waïkiki/ZZZ » et « 1275CC-4 », lire « Jean-Sébastien Durand » parmi les intervenants d’un débat dénote. Et pourtant, quelques lectures de forums et de « chats » permettent de noter que bien souvent, les commentaires signés sont les plus argumentés : en général, les messages postés par « crane-doeuf_118 » ou « POUSSINOU@zarbi » sont de simples mouvements d’humeur ; des insultes ou des onomatopées qui, ce n’est pas sombrer dans quelque élitisme mal placé de le noter, ne recèlent pas grand intérêt.

D’autant que, et c’est plus grave, l’anonymat est souvent l’antichambre de la bassesse.

Comment, dira-t-on : à l’instar du bulletin de vote secret, la réaction anonyme n’est-elle pas la meilleure garantie que chacun puisse écrire ce qu’il pense vraiment, loin des faux-semblants qu’impose la société ? Eh bien non ! Le vote secret se comprend en ce qu’il permet un vote en toute indépendance, loin de toute pression éventuelle ; la participation à un débat, par contre, impose que chacun intervienne sous son identité révélée : question de courage, et de loyauté vis-à-vis de son interlocuteur. Des exceptions sont possibles, bien entendu, pour certains sujets délicats (sur le mode du bon vieux « témoin anonyme » des plateaux de télévision), mais aucun principe ne justifie que l’on se cache derrière une fausse identité pour intervenir dans un débat sur les OGM, l’euthanasie, le libéralisme, José Bové, le conflit israélo-palestinien, la crise des subprimes, la Star Academy, Michael Moore, Alain Delon, les jeux vidéo ou Paris Hilton. Car enfin, la vie n’est pas un bal masqué, et si chacun se cache derrière de surnoms pour s’exprimer, cela n’augure-t-il pas d’une société de règlement de comptes ?

Il n’est qu’à en juger par la médiocrité des SMS anonymes qui défilent eu bas des écrans, dans les émissions de variétés : entre les compliments graveleux quant à la pastique de la starlette invitée, les commentaires désobligeants sur la coupe de cheveux du présentateur et les interventions palpitantes comme « ce débat est nul, rentrez tous chez vous », on peut légitimement s’interroger sur l’intérêt d’un tel accès à la parole.

D’autant, et c’est le plus important, que les interventions sur Internet obéissent souvent à des motivations assez obscures. C’est ainsi que dénigrer ses ennemis, vanter ses amis et écrire des messages élogieux sur son propre blog, dissimulé derrière un surnom, font partie des mœurs du Web. On ne compte plus les auteurs qui écrivent des éloges sur leurs propres livres, des rivaux jaloux qui critiquent abusivement des expositions, des musiciens qui écrivent la critique de leur propre CD… et c’est d’autant plus grave qu’une critique bien référencée      est aujourd’hui d’une facilité d’accès déconcertante.

Autant de tares qui pourraient être résolues par une signature officielle des messages envoyés, seul antidote à ce qu’Internet, de lieu d’échanges, ne se mue en défouloir à frustrations.