“Point de vue”, L’Echo, 14.1.2005, p. 36; “Carte blanche”, Sud Ouest, 17.1.2005, p. 17; “Opinion”, La Libre Belgique, 24.1.2005, p. 12
Règne de l’instantané, tyrannie de l’image, culte de l’émotion, charité ostentatoire, théorie du mort kilométrique : chacun de ces maux habituellement reprochés à la télévision semblèrent, l’espace de quelques jours, avoir trouvé un sens, et même une justification, avec l’évocation médiatique du tsunami.
Hélas, le temps passant, ces défauts, qui s’étaient mués en qualités, sont rapidement redevenus des défauts.
Règne de l’instantané, d’abord. Réagir dans l’heure, pour se montrer concerné : un grave manquement, parfois même contre-productif, s’il n’est pas précédé d’un brin d’esprit critique. Avec le tsunami, pourtant, un juste recul aurait-il eu un sens ? Il semble bien que non : réfléchir, analyser ne sont pas nécessaires quand les besoins sont pressants, quand des secours sont urgents, quand des gens peuvent encore être sauvés par des actions rapides. Le règne de l’instantané sembla donc trouver, dans les jours qui suivirent le tsunami, une légitimité : il permit d’agir vite.
Tyrannie de l’image, ensuite. On reproche parfois à la télévision de faire l’impasse sur le contexte nécessaire à une juste compréhension des images qu’elle montre, d’imposer une lecture unilatérale des événements, de forcer l’émotion au détriment de la réflexion. Mais avec le tsunami, la tyrannie de l’image fut, dans un premier temps, positive : les souffrances montrées se suffisaient à elles-mêmes, et contribuèrent à éveiller les consciences. Des hommes souffraient, il fallait réagir. Et réaction il y eut, grâce à la télévision.
Même chose pour le culte de l’émotion : on peut s’agacer à bon droit, d’une manière générale, de la loi de la larme, du règne du Kleenex, de l’impératif du cœur brisé, de cette obligation morale de compatir quand, parfois, une action efficace serait mieux indiquée. Le sang-froid au lieu de l’hystérie, l’aide constructive au lieu de la catharsis fiévreuse… Pourtant, durant les quelques jours qui suivrent le tsunami, le culte de l’émotion fut, c’est le cas de le dire, payant : il ne se trouvera personne pour se plaindre de l’élan de fraternité émue qui parcourut la planète.
Charité ostentatoire, enfin. Ce type de charité, souvent décriée pour n’être pas sincère, n’irrita personne lorsque des stars de Hollywood firent savoir qu’elles mettaient la main au portefeuille, chacun admettant de bonne grâce que charité ostentatoire valait mieux que point de charité du tout.
Un heureux changement opéra même pour la théorie du mort kilométrique, selon laquelle il est fait peu de cas des millions de morts du bout du monde dans des guerres et des famines, quand la mort du moindre de nos compatriotes à l’étranger fait l’objet de tant d’attention : avec le tsunami, les discours sur l’égoïsme occidental s’estompèrent.
Pourtant, le temps passant et réflexion venant, ces défauts, qui semblaient s’être mués en qualités, sont redevenus des défauts.
Le règne de l’instantané, d’abord, confina presque à l’hystérie lorsque « Médecins sans frontières » qui, que l’on sache, est mieux informé que quiconque des besoins du terrain, eut l’audace de dire que les dons nécessaires aux premiers secours avaient atteint un montant suffisant. Pour un peu, ses responsables eussent été taxés d’égoïstes au cœur dur, ce qui eût été, à tout le moins, paradoxal.
La tyrannie de l’image, ensuite. Une vague engloutissant des hommes et des habitations est assurément plus « visuelle » qu’un génocide au Rwanda, que des guerres au Darfour et au Cachemire, que des drames en Tchétchénie, que la mort par malnutrition, chaque année, de centaines de milliers de nos « frères humains » (l’équivalent d’un tsunami, chaque mois, en Afrique)… ce qui explique sans doute un tel engouement pour le tsunami, alors qu’il n’en fut autant pour aucun des drames qui viennent d’être cités.
Et puis, le culte de l’émotion : comment ne pas penser que les victimes du tsunami sont « pures », puisqu’aucun méchant ne peut être pointé du doigt pour expier leurs malheurs… Ni quelque incompétence gouvernementale, ni le moindre dérèglement climatique ne peuvent en effet être accusés d’un tremblement de terre sous-marin. Aucun coupable, donc ; pas même un le moindre responsable… si bien qu’apporter de l’aide aux sinistrés peut s’opérer sans risquer d’être victime d’un mauvais procès, aucune vaine polémique n’étant de mise lorsque seule la nature est responsable. Un culte de l’émotion bien étrange, toutefois, si l’on admet qu’entre les drames dus à la nature et ceux dus aux hommes, ce sont, en toute logique, les seconds qui devraient susciter la plus grande indignation, et par là, la plus grande solidarité.
La charité ostentatoire, à présent. Revenons-en à l’« indulgence » pour les coups d’éclat ostentatoires de stars de Hollywood comme Sandra Bullock ou Leonardo di Caprio… C’est entendu : mieux vaut donner ostensiblement que ne pas donner du tout ; il ne faut pas faire de mauvais procès. Reste qu’en général, pour défendre la médiatisation des gestes philanthropiques, il est dit que c’est précisément parce que le donateur rend compte de son action, que la cause qu’il soutient est couverte par les médias. Sans « show », dit-on, pas de couverture médiatique. Cet argument, pourtant, ne valait pas pour le tsunami, puisque c’est peu dire qu’il était déjà -ô combien- médiatisé.
La théorie du mort kilométrique, enfin, connut un léger sursaut lorsqu’il se trouva des esprits acérés pour déplorer que l’on parle davantage de la Thaïlande que du Sri Lanka, au motif qu’il y avait plus de touristes en Thaïlande. On put même, d’une façon plus générale, déplorer une si active solidarité pour des victimes asiatiques de la part de ceux-là mêmes qui détournent le regard des clochards qui vivent au bas de chez eux, ce phénomène s’expliquant par l’énorme pouvoir de la télévision à forger les émotions.
La télévision a donc fait donc œuvre utile, même si -s’en étonnera-t-on- ses traditionnels défauts demeurèrent.