“Point de vue”, L’Echo, 16.09.2004, p. 16; version réactualisée de “Un incroyable désintérêt…”, “Histoire et histoires”, L’Européenne de Bruxelles n° 26, semaine du 9 juillet 2004, p. 5
S’il est un sujet qui, à coup sûr, ne passionne pas les foules, un sujet dont la simple évocation suffit à faire zapper le téléspectateur, bâiller le lecteur et dormir l’auditeur, c’est bien l’Europe. Plus encore que la culture du poireau ou l’élevage du zébu, la construction européenne constitue une garantie d’assoupissement, un « label ennui » quasiment assuré. « L’Europe ? Vous parlez encore de l’Europe ? Cessez donc, car on n’y comprend rien : les institutions sont trop complexes, déconnectées de nos préoccupations ; tous ces messieurs en costume sombre élaborent des chartes, des règlements et des contrats auxquels nous ne comprenons rien, tout en répétant que « l’Europe doit avancer » car « elle ne doit pas reculer » vu que « l’Europe, c’est le progrès »… mais sans jamais nous expliquer clairement de quoi il retourne ». L’Europe, complexe et incompréhensible nébuleuse ? C’est en tout cas l’impression que l’on eut lors de la nomination de Louis Michel à un poste de commissaire européen : quand cette nouvelle fut rendue publique, ce ne fut pas tant la promotion de l’ex-ministre des affaires étrangères qui fut évoquée, que son « départ ». « Louis Michel part », « Louis Michel s’en va » : pour un peu, on aurait cru qu’il quittait la vie publique, qu’il s’exilait pour toujours sur des terres lointaines.
Ce désintérêt vis-à-vis de l’Europe n’est-il pas, pour une part, le fait du désintérêt des médias pour la chose européenne ? Lors de la dernière campagne, la quasi-entièreté des canaux d’informations se sont retrouvés pour répéter que « ces élections européennes, décidément, ne fascinaient pas les foules », que « la campagne était morne », que « l’Europe semblait, plus que jamais, déconnectée des préoccupations des citoyens »… mais à répéter ces tristes constats avec une telle insistance, n’ont-ils pas fini par créer la dynamique qu’ils prétendaient expliquer ? Aucun citoyen suivant raisonnablement l’actualité n’a vu sa culture européenne progresser durant cette campagne ; n’est-ce pas un comble ? Qui décide quoi au sein des les instances européennes : un brouillard total, d’autant plus regrettable que l’Europe est bien là, et que s’y conçoit la majorité de l’arsenal législatif qui régit nos vies. Revenir sur les origines, les compétences, les perspectives de la construction européenne n’eût pas été mauvais : une bonne pédagogie eût pu éveiller les consciences, forger les curiosités, puisque l’opinion publique est -comme chacun sait- en grande partie forgée par les médias.
On entend déjà les récriminations : tancer les médias est une solution de facilité convenue, un défouloir classique quand on ne sait à qui s’en prendre ; il est impossible de forcer les gens à s’intéresser à des choses qui ne les intéressent pas… Il est vrai que les partis politiques ne se sont pas non plus caractérisés par un souci pédagogique ou la défense d’un « slogan choc » qui aurait aiguisé les intérêts, et -sait-on jamais- lancé le débat. Quelques phrases bien senties, comme « oui à l’Europe sociale » ou « pour l’Europe de demain », sans plus de détails. Symptomatique : même l’UDF française, pourtant l’un des partis européens les plus explicitement europhiles, n’a guère brillé par son imagination… « nous avons besoin d’Europe » ; « plus que jamais, l’Europe est nécessaire », « « il nous faut plus d’Europe » : des slogans qui, à bien y regarder, n’en étaient pas ; si consensuels qu’ils vidaient le message européen de sa substance. Eût-on imaginé, lors d’une campagne législative, un candidat déclamer d’une voix forte à l’adresse de la caméra : « nous avons besoin de Belgique » ? Non : cette phrase eût semblée incongrue, parce que la Belgique est un pays -nous n’avons donc pas à en avoir besoin-, alors que l’Europe demeure, dans les esprits, un concept. Et un concept souvent présenté d’une manière floue. Flou que l’UDF se garda bien de dissiper : « nous avons besoin d’Europe », répéta-t-elle, sans préciser de quelle Europe : une lapalissade, donc, puisque même les europhobes disent qu’ils sont « pour l’Europe »… tout en précisant derechef : « mais pas pour celle que l’on nous propose ». Personne, pas même au sein de l’extrême droite, ne se déclare contre l’Europe. Les slogans de l’UDF, sous des dehors d’engagement vigoureux, furent donc très consensuels : l’Europe, à l’instar de la liberté ou de la démocratie, recueille tous les enthousiasmes. Le tout est d’en cerner les implications concrètes.
Etonnante situation, en somme : consensus pour accepter l’Europe d’une part, consensus pour occulter cette même Europe (ou en parler de la manière la moins précise possible) d’autre part. Paradoxe manifeste, qui s’explique sans doute par un tiraillement entre, d’une part, la conscience aiguë que la construction européenne est un progrès, qu’elle insuffle à nos pays un cours enthousiasmant, que se fédérer en temps de paix constitue une œuvre inédite et une formidable revanche sur les siècles passés de guerres et de souffrances, et d’autre part, la persistance -logique- d’esprits nationaux hollandais, italien, belge, qui craignent que l’Europe ne les dilue… ce dont il ne fut jamais question.
Au-delà de cette explication, sans doute faut-il chercher plus loin, dans la psychologie des peuples et le cours classique de l’Histoire, pour comprendre pourquoi aucune dynamique séduisante ne porte l’Europe : les grandes avancées se sont toujours construites en opposition à un ennemi commun. Les Etats-Unis d’Amérique ont acquis leur conscience nationale en s’opposant à l’empire britannique ; la Révolution française ne dut son apparente cohérence qu’au prix de la haine de la monarchie… mais la construction européenne : à qui s’oppose-t-elle, aujourd’hui ? On répondra, selon ses convictions ou ses espoirs : aux Etats-Unis, à la Chine, au terrorisme (par une mise en commun plus efficace encore des services de renseignement nationaux)… mais, fondamentalement, ce ne sont pas là ses moteurs d’origine : ces moteurs sont d’essence positive – le souci de ne plus guerroyer sur le vieux continent, le souci de mettre ses forces en commun. Ce dont on ne peut évidemment que se réjouir.
Sans doute faut-il dissocier, en matière européenne, ce qui se dit de ce qui se fait. Ainsi, si le discours médiatique de l’UDF était décevant, son programme était certainement, à bien des égards, plus européen que celui de ses concurrents. Et d’une manière plus générale, malgré la panne d’enthousiasme collectif dont il vient d’être question, la construction européenne se poursuit. Des gouvernements démocratiquement élus concourent à son édifice. Le projet prend de plus en plus corps. Tout n’y est pas parfait, c’est le moins que l’on puisse dire, mais un idéal est en marche. On peut bien sûr désapprouver cet idéal, ou s’en déclarer partisan tout en critiquant vertement la manière dont il se dessine. Des critiques, des reproches, autant qu’on veut. Mais du désintérêt, non. C’est irresponsable.