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Une frénésie ridicule?

janvier 2008

(“Opinion”, La Libre Belgique, 31.01.2008, p. 29)

Et si on parlait enfin vraiment de Nicolas Sarkozy ?

Rassurons le lecteur : il n’est pas question d’évoquer ici « l’homme qui se cache derrière le personnage médiatique », non seulement parce que l’auteur de ces lignes n’a fichtre pas la moindre idée de la manière dont se comporte Nicolas Sarkozy lorsqu’il n’est pas filmé, mais en plus parce qu’il reste à prouver que ce sujet présente de l’intérêt : que Nicolas Sarkozy soit plutôt fromage ou dessert, qu’il aime à prendre une douche avant d’aller se coucher ou qu’il préfère si possible regarder un bon DVD pour s’endormir, qu’il préfère les raisins avec ou sans pépins, on conviendra que ce n’est pas notre affaire. Précision nécessaire, hélas, à l’heure où la vie privée du président de la République occupe une si grande part du débat public.

On dira que cet intérêt pour l’homme est normal, que c’est dans l’air du temps, que les gens, de nos jours, veulent connaître la vérité qui se cache derrière le protocole, qu’ils se réjouissent d’avoir un président qui se montre tel qu’il est, authentique, parfois amoureux… Ce n’est cependant faire injure à personne, ni crier au grand complot, que de suggérer que le président de la République ne montre que ce qu’il a envie de montrer – ce qu’on aurait mauvaise grâce, d’ailleurs, à lui reprocher.

Tâchons plutôt de voir ce qui se cache derrière la place gigantesque qu’occupe Nicolas Sarkozy dans les discussions publiques et privées.

On le sait, on l’a assez répété : la frénésie actuellement en cours est d’autant plus vicieuse qu’en la dénonçant, on y contribue. Cet article lui-même est une pierre à l’édifice sarkozyen, tant notre homme récupère avec maestria tout ce qui le concerne, de préférence ce qui l’agace, pour jouer la posture des médias qui lui seraient hostiles, à l’inverse des  « vraies gens » qui, eux, lui feraient confiance.

Essayons donc d’évoquer le personnage sans porter de jugement de valeur, mais en partant de ce constat tout simple : qu’on le tienne pour un illusionniste d’exception ou pour un responsable politique remarquable, le fait est qu’il fait parler de lui plus que de raison. Il n’est pas dit ici que les médias sont systématiquement tous à la botte de Nicolas Sarkozy ; il est simplement dit que notre homme est partout, et la question est la suivante : pourquoi ? Normal pour quelqu’un qui est parvenu à ce stade de responsabilités, dira-t-on, mais est-on bien certain que nous sommes toujours dans des proportions raisonnables, que nous ne sommes pas entrés dans l’irrationnel ? Peut-on garantir que le phénomène ne s’explique que par le « tempérament d’exception » de Nicolas Sarkozy ?

Réfléchissons donc : à quoi est dû tant d’intérêt ? A son énergie hors du commun ? On ne nous fera pas croire qu’il est le seul homme politique de sa génération à être énergique (de toute manière, l’énergie n’est pas une qualité en soi ; tout dépend à quoi elle sert). A son charisme ? Diable ! Il n’est pas particulièrement charismatique, en tout cas pas plus qu’un autre : gageons que la plupart des gens, avec un tel arsenal autour d’eux et plusieurs heures de training au discours des médias derrière eux, parviendraient à s’exprimer comme lui (on répondra qu’il s’est débrouillé pour disposer de cet arsenal, mais il s’agit là d’une autre question). A sa connaissance des dossiers ? Sans doute, mais il n’est tout de même pas le seul à maîtriser ses dossiers ! A sa vision du monde ? Diantre ! Là non plus, ce n’est pas lui faire insulte que de dire que celle-ci change régulièrement. Alors ? A son souci de dynamiser, de rafraîchir la société française ? C’est sans doute une piste, mais, dès lors que tous les responsables politiques, aujourd’hui, prétendent incarner un changement radical par rapport à l’ordre établi, et qu’il s’agit donc d’un lieu commun que de dire que les choses doivent changer (assertion d’autant mieux acceptée qu’elle est floue), admettons que là non plus, nous ne tenons pas d’explication probante.

C’est un très bon tacticien, un excellent communicant, mais cela explique-t-il tout ce ramdam ?

Sans doute, pour évoquer le phénomène Sarkozy, faut-il parler d’autre chose que de lui.

Jusqu’à présent, les chefs d’Etat qui se sont succédé à la tête de la France furent, soit des hommes enrobés d’une mythologie du pouvoir, soit porteurs d’une idéologie marquée. Et il se trouve que Nicolas Sarkozy, par calcul ou par conviction, prétend mettre à bas l’une comme l’autre. Ce qui change tout ! Car la société n’a plus, alors, d’oreiller sur lequel se reposer en temps de troubles. Les anciens oripeaux du pouvoir sont en train de disparaître, ce n’est peut-être pas une mauvaise chose, mais comme la nature a horreur du vide, voilà que Nicolas Sarkozy tient lieu lui-même d’objet de débat. Lui-même, et non son discours… tant celui-ci est ambivalent.

Un chef qui sait ce qu’il veut (peu importe ce qu’il veut) et qui a une vision claire (peu importe de quoi), voilà donc qui rassure – ou qui, au contraire, exaspère. Mais qui, c’est l’essentiel, fait débat. La seule volonté comme marque d’enthousiasme ou comme repoussoir : un phénomène totalement inédit…