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Une société toujours plus violente, vraiment?

novembre 2004

“Point de vue”, L’Echo, 27-29.11.2004, p. 36; “Opinion”, La Libre Belgique, 4-5.12.2004, p. 23; “Rebond”, Libération, 24.12.2004, p. 32, sous le titre : “La paranoïa d’une société obsédée par la violence”, cité dans la revue de presse de France Inter du 24.12.2004

Il est des formules tant rabâchées que leur fondement même n’est plus jamais discuté, et c’est bien dommage. Prenons l’exemple de la « violence croissante dans nos sociétés »… cette sentence est devenue si convenue, si parfaitement ancrée dans nos esprits, que le simple fait de douter de sa légitimité suscite aussitôt la méfiance : quel est donc cet inconscient qui se voile la face devant des réalités incontournables ? La société, nous répète-t-on, est de plus en plus violente ; les chiffres sont là, qui témoignent de la recrudescence de la délinquance, et il faudrait être d’une sacrée mauvaise foi pour oser les remettre en cause.

Et pourtant ! Sans sombrer dans une « paranoïa anti-chiffres » (certains types d’actes de délinquance augmentent assurément ; des statistiques le soulignent, et il n’y a pas lieu de se méfier par principe des statistiques), et sans davantage se confondre en nuances entre l’insécurité et le sentiment d’insécurité (après tout, la peur permanente d’être agressé, qu’elle soit fondée ou non, est toujours déplaisante ; dissocier le vécu du ressenti, à cet égard, n’a pas beaucoup de sens), rappelons tout de même, par comparaison avec la situation actuelle, la formidable violence des temps anciens : sait-on par exemple que jusqu’au 19ème siècle, les rues de la plupart des grandes villes européennes étaient de véritables coupe-gorges, et qu’il n’était pas rare alors de voir des agressions au couteau se terminer en assassinats ? Les rues de naguère étaient très étroites, peu éclairées, et les infrastructures de police étaient incomparablement moins efficaces qu’aujourd’hui. Ces éléments, couplés avec la consommation effrénée d’alcool (rappelons que dans les campagnes du 19ème siècle, l’alcoolisme était un phénomène de masse), rendaient les agressions physiques extrêmement fréquentes.

Au-delà de ce constat « clinique », il faut rappeler que la misère a mis du temps à disparaître de nos régions, et que cette misère, historiquement, a constitué un important facteur de criminalité : certaines chroniques médiévales relatent des récits de famines dégénérant en carnages, durant lesquels des hommes, poussés aux ultimes confins de la souffrance et de la faim, en tuaient d’autres à d’uniques fins alimentaires (au sens, oserions-nous dire, premier du terme). L’anthropophagie n’était bien sûr pas la norme au moyen âge : elle était rare, et violemment condamnée par les autorités. Reste qu’elle était suffisamment fréquente pour que lesdites autorités prennent la peine de la condamner.

Ces faits mis à part, l’impression de violence doit également être prise en compte : jadis, les gens croyaient davantage à la fatalité, et tenaient plus l’existence pour une vallée de larmes. Si bien que les actes de violence n’étaient pas perçus de la même manière qu’ils ne le sont aujourd’hui. Ceci ne signifie bien sûr en rien que la mort d’un proche consécutive à un homicide ne faisait pas souffrir ; simplement, il n’était pas question, jadis, de déduire d’un tel drame quelque « violence croissante dans nos sociétés », car pour poser pareil diagnostic, il faut estimer que la société va mal à cause des autorités, ce qui, à l’époque, était proprement inconcevable. La première partie du constat (« la société va mal ») n’avait pas de sens dans la mesure où établir que la société va bien ou non implique, dans l’esprit de celui qui établit pareil diagnostic, que la société pourrait aller mieux par l’action des hommes, idée peu conforme aux croyances de l’époque, qui étaient plus sensibles qu’aujourd’hui à l’ « ordre des choses », cette acceptation résignée et fataliste des situations vécues. Quant à la seconde partie du constat (« la société va mal à cause des autorités »), elle n’avait pas lieu non plus, car les rares canaux d’informations étaient tout entiers soumis à l’arbitraire du pouvoir royal qui, forcément, ne tenait à attirer l’attention que sur ce qui l’arrangeait, et n’insistait donc pas sur les tares et les dysfonctionnements du pays. Il n’en va plus ainsi aujourd’hui, et heureusement : c’est l’un des mérites du journalisme démocratique que de dévoiler, sans tabous, les misères du monde.

Certains moqueront pareil diagnostic, sur l’air bien connu de « on nous cache tout, on ne nous dit rien », mais c’est peu dire que les médias n’embellissent pas exagérément nos conditions de vie. C’est leur rôle, certes, mais ce rôle n’est pas mauvais à rappeler si l’on ne veut pas vivre aveuglé par des loupes déformantes.

Sans doute, pour envisager la formule « violence croissante dans nos sociétés » avec le recul nécessaire, faut-il également tenir compte d’un phénomène bien connu des psychologues : plus une tare se raréfie, moins elle est tolérée. Il en va ainsi des maladies incurables, et sans doute, à certains égards, de la violence : la violence est montrée partout, mais elle n’est pas vécue avec la même intensité. On connaît la litanie : avant de parler de violence, il faut avoir fréquenté les « zones sensibles »; si ce n’est le cas, la sentence tombe aussitôt, implacable : on vit coupé des réalités, déconnecté des « vrais problèmes » ; bref, on glose sans savoir.

S’ensuivent alors les dizaines histoires d’agressions, sensées illustrer l’« indiscutable » banalisation de la violence. A croire que les quartiers autrefois qualifiés de « mal famés » n’existaient pas, et que douceur de vivre et harmonie ont accompagné l’humanité depuis la nuit des temps.

Si l’évocation de faits divers est parfaitement légitime, l’obsession pour ces mêmes faits divers est symptomatique d’une société narcissique, repliée sur elle-même, ridiculement attentive à ses moindres bobos, et cultivant artificiellement l’angoisse par le truchement d’un arsenal technologique grâce auquel, pour la première fois dans l’histoire, des millions de gens peuvent être informés dans l’heure de tout fait divers survenu dans le moindre village isolé. D’où un sentiment de peur en partie artificiel, qui découle parfois plus d’une surenchère voyeuriste que du devoir sacré d’information.