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Violence, télévision et jeunes générations

janvier 2009

(“Opinion”, La Libre Belgique, 27-01.2009, p. 36. Précédemment paru dans la revue du Conseil Supérieur Audiovisuel n° 36, oct.-nov.-déc. 2008, pp. 26-27)

Certains programmes télévisés sont-ils trop violents? Si oui, cette violence influe-t-elle sur le caractère des enfants?

A la première question, répondons oui : la violence à la télévision est parfois choquante, quelquefois abjecte, souvent inutile.

A la seconde question, répondons par un lieu commun : un enfant qui n’a jamais été confronté à la violence a moins de chances de devenir violent qu’un enfant qui y est accoutumé. Forcément.

Une fois ces évidences énoncées, demeurent certains partis pris, souvent présentés comme des vérités, qui méritent cependant d’être sérieusement relativisés : est-il exact, par exemple, qu’à cause de la télévision, les enfants d’aujourd’hui sont confrontés à la violence comme jamais ?, la télévision est-elle responsable d’une accoutumance des enfants à la violence?, est-il vrai que la télévision glorifie la violence ?

Envisageons ces questions méthodiquement.

Est-il exact qu’à cause de la télévision, les enfants d’aujourd’hui sont confrontés à la violence comme jamais ? Mentionnons, entre mille autres exemples possibles, le supplice de Robert-François Damiens, en 1757, qui se déroula sous les yeux d’un public nombreux composé d’hommes, de femmes et d’énormément d’enfants.

Damiens avait été reconnu coupable d’avoir porté un coup de canif sur la personne de Louis XV. Ses bourreaux commencèrent par lui brûler une main, puis par verser du soufre en fusion sur l’autre. Ils arrachèrent ensuite les morceaux de chair qui pelaient, et versèrent de l’huile bouillante sur les blessures à vif. Dans les blessures plus profondes qui atteignaient les lambeaux de muscles, ils versèrent du plomb fondu. A la suite de quoi ils disposèrent le supplicié sur une croix, et attachèrent un cheval à chaque bras et chaque jambe. Les bourreaux demandèrent la permission de pratiquer des incisions au niveau des articulations des membres pour que le supplice soit écourté, mais ce fut refusé ; on dut se résoudre à accepter de pratiquer des entailles à la hache au niveau des aisselles et des aines. Après de longues minutes, une jambe finit par céder sous la traction des chevaux. Puis une autre. Un bras finit ensuite par être arraché, alors que Damiens était toujours vivant. Il ne lui restait plus qu’un bras lorsque le malheureux rendit l’âme.

Bien des mères insistèrent pour que leurs enfants assistent à ce supplice jusqu’au bout, partant du principe que cet événement avait une valeur pédagogique : regarde bien, cher petit, ce qui arrive aux inconscients qui ont l’outrecuidance de s’en prendre à notre souverain. (Raisonnement auquel il faut ajouter une part évidente de voyeurisme – comme quoi, mais s’en étonnera-t-on ?, il ne fallut pas attendre l’apparition de la télévision pour que cet aspect glorieux de la nature humaine ne trouve matière à satisfaction).

On le voit, bien des enfants de naguère virent bien pire que ce que voient les enfants d’aujourd’hui à la télévision.

Certes, un supplice comme celui-là était exceptionnel, et l’immense majorité des enfants de l’époque n’y assistèrent pas. Et il est vrai qu’aujourd’hui, les programmes télévisés violents sont présentés, littéralement, dans le salon familial, et ce quotidiennement.

Mais la télévision est-elle pour autant responsable d’une accoutumance des enfants à la violence? Se plaindre des jeunes, s’inquiéter des jeunes, s’inquiéter pour les jeunes et pour leur avenir sont des classiques de l’Humanité depuis toujours. Et c’est logique : comme chaque génération envisage son époque avec ses propres paramètres (comment ferait-elle autrement ?), mais comme forcément le monde change, il se trouve que souvent, passé un certain âge, bien des gens, ne reconnaissant plus le monde de leur jeunesse, se sentent déboussolés, et s’en prennent alors avec hargne à certains aspects de la société qu’ils ne connaissaient pas quand ils étaient jeunes.

La télévision souffre, à maints égards, de ce phénomène : il n’est en effet pas prouvé que la violence à l’écran rende violent. Après tout, un petit garçon qui joue avec un revolver n’est pour autant une graine de tueur, et une petite fille qui aime à jouer avec ses poupées Barbie n’est pas vouée à devenir une blonde fadasse à l’âge adulte.

Donc, si augmentation de la violence il y a, sans doute les programmes violents en sont-ils moins la cause que le reflet.

Est-il vrai, par ailleurs, que la télévision glorifie la violence ? Pas du tout, bien au contraire : quand la violence est montrée, elle est la plupart du temps dénoncée – elle est en effet le fait de malfaiteurs, de brigands, de hors-la-loi, ou de policiers véreux, de mafieux prêts à tout, de terroristes sans scrupules. Dans le pire des cas, elle est présentée comme une réponse à une violence pire encore, ou bien, si le mafieux violent est présenté sous un jour sympathique, sa violence est le plus souvent présentée comme un terrible défaut, un bémol à sa sympathie. Si bien que sur le plan des principes, la violence n’est que très rarement glorifiée.

Et alors, dira-t-on ? Que change ce galimatias intellectuel au fait que les enfants voient beaucoup trop d’images violentes ? Las ! Pas grand-chose, il est vrai, et il faudrait, nous sommes d’accord, être plus indulgent en la matière. Mais chaque époque comporte ses tares, et n’oublions pas que les enfants de jadis étaient bien moins préservés qu’aujourd’hui : bien des enfants travaillaient comme des adultes, ou passaient leurs journées dans la rue (la scolarité étant bien moins répandue). Constat qui n’est pas sans implications pour notre sujet quand on sait la formidable violence des temps anciens : jusqu’au 19ème siècle, les rues de la plupart des grandes villes européennes étaient de véritables coupe-gorges, et il n’était pas rare alors de voir des agressions au couteau se terminer en assassinats. C’est que les rues de naguère étaient très étroites et peu éclairées, et que les infrastructures de police étaient incomparablement moins efficaces qu’aujourd’hui. Ces éléments, couplés avec l’alcoolisme de masse, rendaient les agressions physiques extrêmement fréquentes, avec, bien souvent, des enfants pour témoins.

Alors, qu’il y ait un problème de violence à l’écran, c’est un fait ; qu’il faille s’y attaquer, c’en est un autre, mais ne crions pas pour autant à l’apocalypse : nous sommes confrontés à un problème parmi d’autres, déclinaison d’une question bien ancienne (on l’ignore souvent, mais pendant des siècles, et jusqu’à la fin des années 1930, les grandes villes européennes vivaient dans la peur de bandes de jeunes orphelins désoeuvrés et très violents).